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« La comédienne »

Après le spectacle, Janka se rapprocha de Madame Kręska, qui, dans un moment de faiblesse, lui avoua son secret, caché soigneusement jusque-là, et fit défiler devant elle des mondes si nouveaux, si insolites, si attirants, que son cœur en palpita d’émotion.

« Portrait d’une femme », Teodor Axentowicz, 1895.
« Portrait d’une femme », Teodor Axentowicz, 1895.

Éblouie, Janka sentit naître en elle des désirs nouveaux, plus violents, mais elle ne fut pas encore conquise : ce n’était pas encore ce « quelque chose » qu’elle attendait depuis si longtemps.

Plus tard, elle joua encore plusieurs fois, car la fièvre théâtrale commençait déjà à la consumer.
Elle se mit à lire des critiques de spectacles et des portraits d’acteurs dans la presse. Enfin, poussée par l’ennui ou par un instinct, elle fit venir des œuvres de Shakespeare. À partir de ce moment-là, elle fut perdue.

Avec un recueillement religieux, elle l’écouta parler de la scène, de ses triomphes, des représentations, de la passionnante vie d’acteur. Madame Kręska s’exalta et dépeignit les choses avec enthousiasme ; oublieuse des misères de cette vie, elle ne montra à la jeune fille fascinée que des images radieuses. Ayant sorti de sa malle des cahiers jaunis remplis de ses rôles d’autrefois, elle les lut à haute voix et joua devant elle, enflammée par les souvenirs du passé.

Elle trouva finalement ce « quelque chose », son idole, sa raison d’être, son idéal : le théâtre.

Nature violente, elle avala d’une traite Shakespeare tout entier.

Il aurait fallu beaucoup écrire pour relater, ne serait-ce qu’en résumé, la violente dilatation de l’âme, la folle envolée de l’imagination, l’élargissement intérieur qu’elle ressentit après cette lecture. Un essaim d’esprits – mauvais, nobles, immondes, vulgaires, héroïques ou souffrants, mais toujours grands, d’une race qui avait disparu de ce monde sans laisser de trace – l’entoura. Des sons, des paroles, des pensées et des sentiments si puissants traversèrent son esprit qu’elle eut l’impression de porter en elle l’univers entier.

Ayant lu plusieurs fois ces œuvres immortelles, elle se dit qu’elle deviendrait actrice, qu’elle en deviendrait une à tout prix ; ses activités quotidiennes lui parurent tellement vaines, les gens tellement médiocres qu’elle s’étonna de ne pas s’en être aperçu plus tôt.

Elle se sentit artiste ; un éclair fulgurant l’illumina et l’éveilla ; c’était l’art le bien qu’elle espérait et dont elle rêvait depuis si longtemps.

Elle brûla de la fièvre du théâtre et du désir des sensations extraordinaires.

Les hivers lui parurent trop chauds, les neiges trop petites ; les printemps avançaient trop lentement, les automnes étaient trop secs et pas assez brumeux ; dans sa tête à elle, tout cela était cent fois plus puissant. La beauté, elle la voulait sublime, le mal criminel, l’action titanesque.

– C’est trop peu ! Encore ! – s’écriait-elle en automne, lorsque les grands vents faisaient plier bruyamment les hêtres et que les feuilles tombaient par terre comme des flocons de sang rouge, lorsque les pluies torrentielles continuaient des semaines entières, inondant tous les chemins, tous les canaux et tous les ravins, et que les nuits terrifiaient presque à cause de l’obscurité et du combat forcené des éléments.

Il y avait des jours où tout sur le ciel et sur la terre semblait s’être éteint, effacé, confondu ; seuls grisaillaient les poudres des mondes défaits et une grisaille morne, tenaillant l’âme par la tristesse infinie d’une agonie, suintait de partout et imprégnait le monde. Elle s’enfuyait alors dans la forêt, se couchait sur le bord d’un ruisseau ou sur une colline dépouillée de végétation et, exposée à la pluie, au vent cinglant et au froid, se laissait emporter par son imagination et s’envolait dans les mondes des géants ; elle était heureuse à en perdre conscience. Elle faisait rage avec l’ouragan, qui frappait et affrontait les forêts, qui hurlait et gémissait piteusement sous les branches, comme une bête sauvage entravée.

Elle adorait ces jours et ces nuits, elle raffolait de ces pleurs douloureux déchirants de la nature agonisant dans la boue d’automne. En s’imaginant Lear, en cherchant en vain à dominer de sa voix les hurlements de la tempête et les mugissements de la forêt, elle lançait dans un monde embrumé des malédictions tragiques…

Elle vivait alors la vie des âmes shakespeariennes. C’était, pour ainsi dire, une sublime folie de l’esprit. Elle aima d’une violence absolue ces grands héros tragiques d’œuvres dramatiques.

Orłowski savait quelque chose de sa maladie, mais il en riait avec mépris.

– Comédienne ! – lui jetait-il au visage avec une brutalité qui lui était propre.

La comédienne (Komediantka), Władysław Stanisław Reymont, 1896. Traduction en polonais : Monika Szymaniak.

« La fleur de chou-fleur »

Quatre sœurs Borejko : Gabriela, Ida, Natalia et Patrycja. Illustration de Małgorzata Musierowicz pour « La fleur de chou-fleur » (1981).
Quatre sœurs Borejko : Gabriela, Ida, Natalia et Patrycja. Illustration de Małgorzata Musierowicz pour « La fleur de chou-fleur » (1981).

Le silence tomba dans l’appartement des Borejko.

Les bruits s’éteignaient aussi dehors, lentement mais perceptiblement. Dans les rues, l’obscurité s’épaississait, en prenant des teintes bleu marine. Pas la moindre lueur d’un réverbère ne l’éclairait : fin 1977, début 1978, dans tout le pays, on économisait l’électricité. Dans la pièce où se trouvaient Ida et Gabriela, en revanche, la lumière coulait à flots. Ses murs avaient une couleur verte, rendue méconnaissable sous la patine du temps. C’était une pièce haute et étroite, meublée sans conviction. Elle contenait deux divans-lits, une armoire à trois vantaux, un gros bureau, une table et deux chaises rembourrées, tout cela dans le style inimitable des années 1950, très prisé des connaisseurs. Entassés dans l’ancien quatre-pièces des Borejko, ces meubles occupaient quasiment tout l’espace disponible. Ici, dans l’une des trois pièces d’un logement situé dans un respectable immeuble bourgeois construit en 1914, ils dévoilaient en toute candeur leurs charmes modiques.

Les Borejko avaient emménagé moins de deux mois plus tôt, cédant aux instigations d’une vieille connaissance, Madame Trak, qui, devenue veuve, avait décidé de se trouver un appartement plus petit et plus confortable. Avec leur insouciance habituelle, ils avaient accepté d’échanger leur logement en coopérative contre un vieux logement communal, séduits par l’espoir de payer un loyer plus bas. Sous cet aspect, effectivement, ils y avaient gagné. Mais sous tous les autres, à l’évidence, ils s’étaient fait avoir, leur malchance étant toutefois assez relative, car eux-mêmes ne se croyaient pas du tout victimes. L’appartement était muni de poêles en faïence et chauffé au charbon, qu’il fallait obtenir par la ruse ou par le chantage, stocker à la cave et monter chaque jour dans un seau. Pour les Borejko, pourtant, cet inconvénient n’était qu’une source de consolation et d’émerveillement. Quoi de plus doux, en effet, par un soir glacial d’hiver, que de coller son dos contre un poêle chaud recouvert de beaux carreaux anciens ! Locataires totalement dépourvus du sens des réalités, les Borejko avaient une vision tout aussi déformée du chauffe-eau déglingué (qualifié par eux d’adorable vestige en laiton de l’Art nouveau allemand) qui risquait d’exploser à tout moment dans la salle de bain, des planchers pourris qu’il fallait constamment cirer (c’était si agréable de les entendre craquer sous ses pieds !), des plafonds ornés de stucs et de guirlandes en plâtre, où la poussière s’accumulait de la manière la plus fâcheuse (quel bonheur de se réveiller le matin et de voir une chose pareille au-dessus de sa tête, au lieu d’un plafond en béton armé et de conduits de canalisation !), et cetera, et cetera. Pour couronner le tout, les derniers travaux de rénovation dataient probablement des années 1920.

Cet état de fait ne devait pas changer promptement. Philologue classique et spécialiste en bibliothéconomie, papa Borejko était le dernier homme susceptible de faire fortune. Maman Borejko, qui, ayant mis au monde Natalia, avait quitté son poste d’employée pour se consacrer entièrement aux soins du ménage et à l’éducation de ses filles, fabriquait laborieusement avec sa machine à tricoter des pulls et des bonnets commandés par la coopérative de travail « Aurore », un gagne-pain certes non contraignant, mais fort peu rémunérateur. Heureusement, la famille Borejko était tellement dégoûtée du béton des coopératives d’habitation et des cités résidentielles que le nouvel appartement avait plu à tous, tel qu’il était. Il plaisait d’ailleurs même à des personnes plus pratiques que ses individus fantaisistes. Il suffisait d’y passer une petite demi-heure pour sortir épris du douillet, de l’agrément et du charme indéfinissable émanant de tous les coins et recoins, sans d’ailleurs se rendre compte que tout appartement occupé par cette famille aurait présenté les mêmes caractéristiques et que l’impression de bien-être n’était due ni aux meubles ni aux tapis. C’était douillet, tout simplement, chez ces gens-là – des gens sans richesse, sans aptitude ni ambition à « réussir ». C’est pourquoi les invités des Borejko prolongeaient leurs visites au-delà des heures convenables, certains jusqu’à tard dans la nuit, même si souvent tout ce qu’ils se voyaient servir à manger et à boire était du thé avec des tartines de confiture.

La fleur de chou-fleur (Kwiat kalafiora), Małgorzata Musierowicz, 1981. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.

« La hacherade »

Une photo du film « La hacherade » (« Siekierezada »)

Edward Żentara (Jan Pradera) dans le film « La hacherade » (1985) de Witold Leszczyński

Quelques jours passèrent, comme l’écrivent les romanciers. De cette manière, avec une seule phrase, ils croient régler la question de ces jours-là, question que, quels qu’ils soient, d’ailleurs, ces jours-là – sans couleur, sans contenu, sans amour, à la limite –, il est impossible de régler d’une seule phrase, d’un seul trait, d’un petit geste de la main, d’un mouvement léger et gracieux, comme on prend un chat pour le mettre sur ses genoux. Et moi, qu’est-ce que je fais, moi, sinon la même chose ? Mais, moi, au moins, cette phrase, elle me fait rire : « quelques jours passèrent » ! Je dirais même plus : elle me peine, elle m’outrage terriblement cette phrase-là. Comment ça ? « Quelques jours passèrent », et voilà, un point c’est tout. Comme si de rien n’était. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Ou pour cracher un pépin. Alors que moi… ô toi, Branche de pommier ! ô vous, terribles taillis ! que de fois, pendant ces quelques jours, n’avais-je pas agonisé, n’étais-je pas mort, n’étais-je pas ressuscité ? combien de besogne n’avais-je pas abattue sur l’aire de coupe, combien de sueur n’avait-elle pas coulé sur mon front ? combien de milliers de pensées n’avaient-elles pas traversé ma tête, tantôt en un rai de lumière clair et clément, tantôt en un terrible rai d’ombre sombre et torrentueux, serrant mon front d’un bandeau noir livide, voire trouant, trépanant mon crâne claquant ? que de fois, dis-je, pendant ces quelques jours, n’étais-je pas mort et n’étais-je pas ressuscité ? n’étais-je pas tombé sur les genoux et ne m’étais-je pas relevé de mon tomber sur les genoux ? ne m’étais-je pas envolé vers les domaines du bleu et ne m’étais-je pas enfoncé dans le fond des profondeurs ? ne m’étais-je pas abîmé dans les flots et n’avais-je pas émergé, si bellement, sur la crête de la vague, tel l’écume, tel un sourire vainqueur, pour redescendre et remonter de nouveau, encore et encore…

Quelques jours passèrent. Bref, je l’écris, cette phrase-là, mais si je le fais, je le fais non pas d’un mouvement léger de la main, d’un petit geste sympa, comme on prend un chat pour le mettre sur ses genoux. Je l’écris, cette phrase, ce « quelques jours passèrent », avec une extrême douleur, avec désespoir, car je n’ai pas de force pour les décrire, ces quelques jours-là, avec toute l’exactitude, toute la beauté et toute la terreur qu’ils méritent. Il n’a tout simplement plus de forces, celui qui en fait ici l’aveu. S’il ne vivait que la vie, il en aurait sûrement plus, de la force. Or, la vie, il la vit, oui, mais il vit aussi la mort – et comment ! ô combien il vit la mort ! ; l’éternité aussi, il la vit, l’éternité qui est entre la vie et la mort ; et l’amour aussi, il le vit, l’amour qui est au-dessus de tout ça, l’amour absolu pour toi, il le vit, petite fille, sans savoir du tout d’où lui viennent des forces pour vivre tout ça. Des fois, pourtant, il est fatigué. C’est-à-dire que, fatigué, il l’est toujours, mais des fois il est terriblement fatigué. Tellement fatigué en fait qu’il a l’impression qu’il va y passer. Qu’il va claquer, qu’il n’existe plus, qu’il ne vit plus. Mais non. Il est bien là, envers et contre tout, encore et toujours. Suspendu à la mèche de cheveux qui tombe sur tes yeux, que tu ne repousses pas derrière l’horizon en pente raide de ta petite tête.

La hacherade ou l’hiver des gens de la forêt, Edward Stachura, 1971. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.