Tag Archives: roman

« L’étrangère »

« Portrait de madame Błeszyńska », Leopold Gottlieb, 1934.
« Portrait de madame Błeszyńska », Leopold Gottlieb, 1934.

Rose décida de se venger. De la Pologne, où le malheur lui était arrivé, et des hommes. Sa beauté éclatait alors comme des habits princiers ; dans la rue, toutes les têtes se retournaient sur son passage. Elle ne voulut point de jolis damoiseaux ni de vieillards puissants ; elle le voulut lui, Adam, paisible et insignifiant, pour l’écraser sous le poids de sa beauté, lourde comme un immense bloc de pierre. Lui, qui ne pouvait rien lui offrir en échange de ce don cruel — ni la volupté, ni la richesse —, pour ne lui devoir aucune reconnaissance. Elle le voulut lui, un veule étudiant pétersbourgeois, un volume de Darwin sous le bras, une image de la Vierge de Częstochowa dans la poche, avec sa barbe de moujik russe et son cœur vistulien romantique.

Fraîchement diplômé de mathématiques, il venait de rentrer au pays, où sa famille faisait des neuvaines et fondait des messes pour qu’il se contente d’une carrière mineure, ne serait-ce d’un emploi subalterne à la poste, au lieu de retourner dans la Russie orthodoxe. Ses sœurs dénichèrent Rosa. Elles sentaient bien qu’il fallait lui offrir quelque chose en consolation de ses projets ambitieux. On décida de lui donner une épouse extraordinaire. Une belle violoniste, qui éclipserait les haquenées de ses cousins et leurs belles dots.

Rose jouait habilement des prunelles, abaissait ses longs cils, serrait ses hanches dans des princesses en cachemire, puis offrit à Adam sa main vengeresse.

Ils se marièrent à la Notre-Dame de Leszno. Toute enveloppée de tulles blancs, Rose laissa les bonnes bourgeoises, les petites nobles larmoyantes et les oncles barbouillés de tabac embrasser ses joues ambrées d’Azov. Elle baissa la tête et sourit tendrement, lorsqu’ils déclaraient, en bavant de plaisir :

— Sois la bienvenue, noble demoiselle, fille adorable des martyres de la sainte cause polonaise, dans notre famille modeste, mais — que Dieu nous en soit témoin — honnête ! Nous mettons le sort d’Adam entre tes mains. Attache-le à cette terre de misère ! Travaillez et procréez ici !

Les sœurs, suivi du papa maire, s’en allèrent, heureuses, à Nowe Miasto ; un mois plus tard, Rose amenait Adam à Saratov, où l’on cherchait un jeune mathématicien pour un poste vacant dans un gymnase réel.

Ah, elle la tenait bien haute sa tête avec son nez merveilleux — diese, diese… o ja… wunderschöne Nase —, lorsqu’elle se promenait à Saratov ! Elle s’habillait en noir. Ce deuil était l’unique concession qu’elle faisait encore à Michel. Elle se parait d’une longue rotonde à col Marie Stuart et d’un minuscule chapeau à aile de corbeau, rabattu sur le front. Elle portait des robes moulantes à jabot de dentelle et se coiffait en bandeaux très lisses, séparés au milieu par une raie, en laissant juste quelques boucles floconneuses sur la nuque. Ses mains, sans bagues, étaient nerveuses et lourdes. Lorsqu’elle tendait sa main, on avait l’impression de serrer un objet inanimé, mais brûlant.

Deux enfants, engendrés par la nuit la plus noire, naquirent de leur union. Le jour, Adam n’osait pas l’approcher ; elle vaquait dans la maison, en tenue adaptée au moment de la journée, distante, refusant toute forme de familiarité. Chaque mouvement, chaque mot froid était plein de coquetterie. Elle le rendait fou de jalousie, car elle avait la même allure accorte et aguicheuse envers tous les hommes.

La nuit, elle restait couchée immobile. Elle n’allait pas rendre à Adam la possession plus facile. La vision seule de son corps rose et lisse n’était-elle pas un butin sans prix ?

Un jour, Adam rentra à la maison de manière inattendue, deux heures à peine après être sorti au gymnase. Dans le salon, assis au piano, il trouva gospodin Krylenko, président de tribunal de district, Petit-Russe aux yeux couleur de saphir, mélomane connu dans la ville. Rose se tenait près de lui. Son bras prolongé de la main qui tenait l’archet, inerte, pendait entre les plis de sa robe noire, à une distance indécente de la poitrine apoplectique de Krylenko. Rose était toute rayonnante de sa beauté maléfique. C’est alors qu’Adam fit la folie de lever sa canne, de crier d’une voix enrouée par la colère : « Dehors ! Dehors ! » et de montrer la porte au président, en agitant convulsivement son bras. C’est alors aussi que Rose, pour la première fois dans son mariage, fit apparaître en pleine lumière son visage contracté par des sentiments passionnés.

— Idiot ! Idiot ! s’écria-t-elle. Mille fois idiot ! De quoi tu as peur ? Pourquoi tu rages ? Je n’aimerai jamais personne, tout ça, le monde entier, est fermé à jamais pour moi ! Je suis une femme misérable, malheureuse, née au mauvais moment !

Suivirent de longues années de bonne santé, de beauté épanouie, de jupons de soie de perse bruissants, de victoires fréquentes et faciles sur les désirs masculins. Rose prit goût à ce jeu-là : elle faisait souffrir les hommes comme on boit de l’alcool — pour se soutenir.


L’étrangère (Cudzoziemka), Maria Kuncewiczowa, 1936. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.


« La terre promise »

« Les usines », Karol Hiller, 1929.
« Les usines », Karol Hiller, 1929.

Les machines à vapeur tour à tour tiraient les cordes des wagons remplis, s’entrecroisaient, enlevaient des wagons vidés, vomissaient des tourbillons de fumée, puis, en sifflant, en rugissant, en s’entrechoquant avec un bruit métallique, traversaient les fumées et les poussières ou, décrochées des trains, glissaient vers les remises avec un hurlement terrible.

Plus bas, des entrepôts enveloppés d’un brouillard de fumées noires s’élevaient mille voix fébriles entremêlées ; on entendait des hennissements sauvages de chevaux, des sifflements de fouets, des cris de charretiers, des roulements de voitures dans les rues et le sourd grondement de la ville environnante, coiffée de fumées.

Wilczek travaillait d’arrache-pied, courant entre le bureau, les tas de charbon, le remblai, les rouliers en route vers la station ; il circulait entre les chariots, il pataugeait dans la boue ; enfin, mort de fatigue, il s’assit sur le bord d’un wagon vide pour souffler.

Le soleil se couchait, les rougeurs du soir se répandaient sur le ciel en flots de pourpre et ensanglantaient les toits luisant de zinc où roulaient des volutes de fumées rousses ; l’obscurité s’épaississait, une grisaille morne, trouble, inondait les rues, rampait sur les murs, envahissait les ruelles, brouillait les contours, éteignait les couleurs, absorbait les dernières lueurs du jour, enveloppait la ville dans les haillons sales du crépuscule, d’où commençaient à émerger des feux pâles.

La nuit tombée, la ville s’incendia ; les bruits montèrent, les fracas s’amplifièrent, les roulements s’intensifièrent, les cris redoublèrent, jusqu’à ce que tous les sons s’unissent dans un chœur épouvantable, chanté par des voix innombrables de machines et d’humains, qui faisait vibrer l’air et trembler la terre.

Fébrile, Łódź accomplissait son travail nocturne.

— Restes de noblesse ! Bientôt, vous vous en irez tous au diable ! — grommela Wilczek, ne pouvant oublier Borowiecki, et il cracha avec mépris, appuya son menton sur ses mains et contempla le ciel.

Une voix provenant d’une rue déserte le réveilla.

Son miché
C’est à la place Geyer
Qu’elle l’a trouvé
Tralalère !

Chanta la voix, puis elle se perdit dans le lointain et dans la nuit.

Wilczek descendit au bureau, régla le reste des affaires, expédia les derniers chariots.

Il ordonna de tout fermer, prit son dîner, préparé par un ouvrier, et sortit.

Il aimait flâner, observer les gens et les usines, prendre le pouls de la ville ; il aimait respirer cet air vibrant, imprégné de charbon et d’odeur de peinture. La puissance de cette ville l’éblouissait, les richesses colossales accumulées dans les entrepôts et les usines allumaient dans ses yeux une lueur de cupidité, embrasaient son âme des rêves les plus fous, attisaient son désir de domination et de jouissance ; le tourbillon frénétique de la vie, le torrent d’or qui arrosait la ville l’enivraient, l’hypnotisaient, le faisaient tressaillir d’un désir inexprimable, lui donnaient la force de se battre, de vaincre, de la mettre à sac.

Il aimait cette « terre promise », comme un prédateur aime les forêts vierges profondes qui abondent en proies. Il adorait cette « terre promise » où coulaient l’or et le sang, il la désirait, il la convoitait, il tendait vers elle ses mains rapaces et criait d’une voix de victoire, d’une voix de faim : « À moi ! Elle est à moi ! » Parfois, il lui semblait qu’il en avait définitivement pris possession et qu’il ne lâcherait pas sa proie avant d’en sucer tout l’or.


La terre promise (Ziemia obiecana), Władysław Stanisław Reymont, 1899. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.


« Les ferments »

« La dormeuse au chat », Władysław Ślewiński, 1896.
« La dormeuse au chat », Władysław Ślewiński, 1896.

« Quelle oie ! Ça veut conquérir et gouverner le monde ! » murmura Janka ironiquement. Cela l’exaspérait qu’une bonne femme stupide partage ses rêves d’autrefois et d’aujourd’hui. Elle ne voulait même pas lui reconnaître ce talent qu’elle pressentait pourtant, puisque quelque chose comme un semblant de jalousie lui lacérait l’âme de ses griffes tranchantes. Elle se mit à arpenter la pièce. « Oui, c’est comme ça dans le monde, celle-là triomphera et gagnera tout, pensait-elle, tandis qu’elle, qui avait mis toute sa vie dans ses rêves et payé leur réalisation de tant de larmes et de déceptions, elle resterait dans cette misérable ville de province et marierait cette espèce de rustre ! »

Elle poussa furieusement la chaise qui lui barrait le passage. Elle, elle accoucherait de ses enfants, elle veillerait sur son ménage, elle vivrait dans ce monde qui l’avait giflée dimanche dernier ; elle sourirait à cette vieille paysanne, sa belle-mère, qui s’acquittait naguère des corvées avec sa propre servante, elle appellerait “père” cet ivrogne, ce coureur de tavernes, elle serait femme du fils d’un ancien tenancier, de ce roturier de Grzesik !

Cette fois-ci, elle bouscula un fauteuil et l’envoya contre le mur opposé. Ainsi, elle devrait vivre ainsi ! Mais pourquoi ? Pour quoi faire ? Pour, un trousseau de clefs à la ceinture, des bottines éculées aux pieds, faire le tour des porcheries, contrôler les traites, quereller les domestiques ; pour aller à l’église le dimanche et recevoir parfois chez elle cette bande d’idiots et d’imbéciles, ce troupeau d’oies et de commères ; pour toujours s’aplatir, toujours surveiller son âme, toujours être gardienne de son passé, pour qu’aucun écho de sa vie d’avant ne parvienne aux oreilles des bien-pensants, pour que personne ne lui jette au visage : “Théâtreuse !”, “Ancienne actrice !” Pour se diminuer, pour étouffer son âme, tout désir d’une vie plus large, toute ambition plus élevée que celle de parvenir, pour s’avilir au point de rentrer sans grommeler sous le joug de la très médiocre vie quotidienne !

« C’est ça que je dois faire ? C’est comme ça que je dois vivre, moi ? Non, non, non ! » s’écria-t-elle, transportée de colère, emportée par la révolte d’une âme consciente de ses propres forces. « Non ! Que le monde s’écroule, que tout tombe en ruine autour de moi, peu importe, j’irai où je veux, je vivrai à pleins poumons, là où personne ne me dira : “Ce n’est pas possible !”, “Ce n’est pas convenable !”, “Ce n’est pas permis !” »

Soudain, comme des oiseaux effrayés par un autour, ses pensées s’envolèrent et commencèrent à tourbillonner confusément en un méli-mélo de scènes, d’images, de souvenirs, de couleurs et de voix ; ébranlée, secouée par quelque vent puissant, son âme s’évadait dans ce monde rêvé et désiré, le monde du soleil, de l’action, de la vie large et libre.

Elle s’assit et resta pendant un long moment à envisager froidement la situation.

« Oui, j’irai faire du théâtre, j’ai du talent, je dois en avoir… Je réclamerai ma dot, pour ne plus vivre dans la misère. J’irai faire du théâtre ! » Elle se disait tout cela à haute voix et dans sa tête défilaient les silhouettes des gens qu’elle avait connus à Varsovie, ces pseudo-artistes qui constituaient le théâtre et ces individus qui composaient le public, toutes leurs misères et tous les détails quotidiens stupides de leurs vies, qu’elle examinait maintenant à la lumière crue de la vérité, ces querelles et intrigues incessantes, ces mesquineries, tout ce marécage de crapulerie et de fange, tous ces hystériques méchants et pourris jusqu’à l’os, qu’ils étaient maintenant à ses yeux. Et le public, tous ces Zaleski, Grzesikiewicz, Babiński, Świerkoski, des masses imbéciles, sauvages et barbares, qui cherchaient au théâtre un piment pour leur sens blasés, une excitation, un amusement.

« Pantins, mannequins, bétail humain… Non, je ne sais plus rien ! » murmura-t-elle, désespérée par cette prise de conscience, ne pouvant secouer le sentiment de dégoût et de mépris profonds que lui inspirait maintenant le théâtre ; mais elle décida malgré tout de partir. Advienne que pourra, elle voulait en finir une bonne fois pour toutes et ce le plus rapidement possible, car il lui faudrait partir avant que Grzesikiewicz ne trouve le courage de lui demander sa main.


« Les ferments » („Fermenty“, continuation de « La comédienne »), Władysław Stanisław Reymont, 1897. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.