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« La terre promise »

« Les usines », Karol Hiller, 1929.
« Les usines », Karol Hiller, 1929.

Les machines à vapeur tour à tour tiraient les cordes des wagons remplis, s’entrecroisaient, enlevaient des wagons vidés, vomissaient des tourbillons de fumée, puis, en sifflant, en rugissant, en s’entrechoquant avec un bruit métallique, traversaient les fumées et les poussières ou, décrochées des trains, glissaient vers les remises avec un hurlement terrible.

Plus bas, des entrepôts enveloppés d’un brouillard de fumées noires s’élevaient mille voix fébriles entremêlées ; on entendait des hennissements sauvages de chevaux, des sifflements de fouets, des cris de charretiers, des roulements de voitures dans les rues et le sourd grondement de la ville environnante, coiffée de fumées.

Wilczek travaillait d’arrache-pied, courant entre le bureau, les tas de charbon, le remblai, les rouliers en route vers la station ; il circulait entre les chariots, il pataugeait dans la boue ; enfin, mort de fatigue, il s’assit sur le bord d’un wagon vide pour souffler.

Le soleil se couchait, les rougeurs du soir se répandaient sur le ciel en flots de pourpre et ensanglantaient les toits luisant de zinc où roulaient des volutes de fumées rousses ; l’obscurité s’épaississait, une grisaille morne, trouble, inondait les rues, rampait sur les murs, envahissait les ruelles, brouillait les contours, éteignait les couleurs, absorbait les dernières lueurs du jour, enveloppait la ville dans les haillons sales du crépuscule, d’où commençaient à émerger des feux pâles.

La nuit tombée, la ville s’incendia ; les bruits montèrent, les fracas s’amplifièrent, les roulements s’intensifièrent, les cris redoublèrent, jusqu’à ce que tous les sons s’unissent dans un chœur épouvantable, chanté par des voix innombrables de machines et d’humains, qui faisait vibrer l’air et trembler la terre.

Fébrile, Łódź accomplissait son travail nocturne.

— Restes de noblesse ! Bientôt, vous vous en irez tous au diable ! — grommela Wilczek, ne pouvant oublier Borowiecki, et il cracha avec mépris, appuya son menton sur ses mains et contempla le ciel.

Une voix provenant d’une rue déserte le réveilla.

Son miché
C’est à la place Geyer
Qu’elle l’a trouvé
Tralalère !

Chanta la voix, puis elle se perdit dans le lointain et dans la nuit.

Wilczek descendit au bureau, régla le reste des affaires, expédia les derniers chariots.

Il ordonna de tout fermer, prit son dîner, préparé par un ouvrier, et sortit.

Il aimait flâner, observer les gens et les usines, prendre le pouls de la ville ; il aimait respirer cet air vibrant, imprégné de charbon et d’odeur de peinture. La puissance de cette ville l’éblouissait, les richesses colossales accumulées dans les entrepôts et les usines allumaient dans ses yeux une lueur de cupidité, embrasaient son âme des rêves les plus fous, attisaient son désir de domination et de jouissance ; le tourbillon frénétique de la vie, le torrent d’or qui arrosait la ville l’enivraient, l’hypnotisaient, le faisaient tressaillir d’un désir inexprimable, lui donnaient la force de se battre, de vaincre, de la mettre à sac.

Il aimait cette « terre promise », comme un prédateur aime les forêts vierges profondes qui abondent en proies. Il adorait cette « terre promise » où coulaient l’or et le sang, il la désirait, il la convoitait, il tendait vers elle ses mains rapaces et criait d’une voix de victoire, d’une voix de faim : « À moi ! Elle est à moi ! » Parfois, il lui semblait qu’il en avait définitivement pris possession et qu’il ne lâcherait pas sa proie avant d’en sucer tout l’or.


La terre promise (Ziemia obiecana), Władysław Stanisław Reymont, 1899. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.


« Les ferments »

« La dormeuse au chat », Władysław Ślewiński, 1896.
« La dormeuse au chat », Władysław Ślewiński, 1896.

« Quelle oie ! Ça veut conquérir et gouverner le monde ! » murmura Janka ironiquement. Cela l’exaspérait qu’une bonne femme stupide partage ses rêves d’autrefois et d’aujourd’hui. Elle ne voulait même pas lui reconnaître ce talent qu’elle pressentait pourtant, puisque quelque chose comme un semblant de jalousie lui lacérait l’âme de ses griffes tranchantes. Elle se mit à arpenter la pièce. « Oui, c’est comme ça dans le monde, celle-là triomphera et gagnera tout, pensait-elle, tandis qu’elle, qui avait mis toute sa vie dans ses rêves et payé leur réalisation de tant de larmes et de déceptions, elle resterait dans cette misérable ville de province et marierait cette espèce de rustre ! »

Elle poussa furieusement la chaise qui lui barrait le passage. Elle, elle accoucherait de ses enfants, elle veillerait sur son ménage, elle vivrait dans ce monde qui l’avait giflée dimanche dernier ; elle sourirait à cette vieille paysanne, sa belle-mère, qui s’acquittait naguère des corvées avec sa propre servante, elle appellerait “père” cet ivrogne, ce coureur de tavernes, elle serait femme du fils d’un ancien tenancier, de ce roturier de Grzesik !

Cette fois-ci, elle bouscula un fauteuil et l’envoya contre le mur opposé. Ainsi, elle devrait vivre ainsi ! Mais pourquoi ? Pour quoi faire ? Pour, un trousseau de clefs à la ceinture, des bottines éculées aux pieds, faire le tour des porcheries, contrôler les traites, quereller les domestiques ; pour aller à l’église le dimanche et recevoir parfois chez elle cette bande d’idiots et d’imbéciles, ce troupeau d’oies et de commères ; pour toujours s’aplatir, toujours surveiller son âme, toujours être gardienne de son passé, pour qu’aucun écho de sa vie d’avant ne parvienne aux oreilles des bien-pensants, pour que personne ne lui jette au visage : “Théâtreuse !”, “Ancienne actrice !” Pour se diminuer, pour étouffer son âme, tout désir d’une vie plus large, toute ambition plus élevée que celle de parvenir, pour s’avilir au point de rentrer sans grommeler sous le joug de la très médiocre vie quotidienne !

« C’est ça que je dois faire ? C’est comme ça que je dois vivre, moi ? Non, non, non ! » s’écria-t-elle, transportée de colère, emportée par la révolte d’une âme consciente de ses propres forces. « Non ! Que le monde s’écroule, que tout tombe en ruine autour de moi, peu importe, j’irai où je veux, je vivrai à pleins poumons, là où personne ne me dira : “Ce n’est pas possible !”, “Ce n’est pas convenable !”, “Ce n’est pas permis !” »

Soudain, comme des oiseaux effrayés par un autour, ses pensées s’envolèrent et commencèrent à tourbillonner confusément en un méli-mélo de scènes, d’images, de souvenirs, de couleurs et de voix ; ébranlée, secouée par quelque vent puissant, son âme s’évadait dans ce monde rêvé et désiré, le monde du soleil, de l’action, de la vie large et libre.

Elle s’assit et resta pendant un long moment à envisager froidement la situation.

« Oui, j’irai faire du théâtre, j’ai du talent, je dois en avoir… Je réclamerai ma dot, pour ne plus vivre dans la misère. J’irai faire du théâtre ! » Elle se disait tout cela à haute voix et dans sa tête défilaient les silhouettes des gens qu’elle avait connus à Varsovie, ces pseudo-artistes qui constituaient le théâtre et ces individus qui composaient le public, toutes leurs misères et tous les détails quotidiens stupides de leurs vies, qu’elle examinait maintenant à la lumière crue de la vérité, ces querelles et intrigues incessantes, ces mesquineries, tout ce marécage de crapulerie et de fange, tous ces hystériques méchants et pourris jusqu’à l’os, qu’ils étaient maintenant à ses yeux. Et le public, tous ces Zaleski, Grzesikiewicz, Babiński, Świerkoski, des masses imbéciles, sauvages et barbares, qui cherchaient au théâtre un piment pour leur sens blasés, une excitation, un amusement.

« Pantins, mannequins, bétail humain… Non, je ne sais plus rien ! » murmura-t-elle, désespérée par cette prise de conscience, ne pouvant secouer le sentiment de dégoût et de mépris profonds que lui inspirait maintenant le théâtre ; mais elle décida malgré tout de partir. Advienne que pourra, elle voulait en finir une bonne fois pour toutes et ce le plus rapidement possible, car il lui faudrait partir avant que Grzesikiewicz ne trouve le courage de lui demander sa main.


« Les ferments » („Fermenty“, continuation de « La comédienne »), Władysław Stanisław Reymont, 1897. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.


« La comédienne »

Après le spectacle, Janka se rapprocha de Madame Kręska, qui, dans un moment de faiblesse, lui avoua son secret, caché soigneusement jusque-là, et fit défiler devant elle des mondes si nouveaux, si insolites, si attirants, que son cœur en palpita d’émotion.

« Portrait d’une femme », Teodor Axentowicz, 1895.
« Portrait d’une femme », Teodor Axentowicz, 1895.

Éblouie, Janka sentit naître en elle des désirs nouveaux, plus violents, mais elle ne fut pas encore conquise : ce n’était pas encore ce « quelque chose » qu’elle attendait depuis si longtemps.

Plus tard, elle joua encore plusieurs fois, car la fièvre théâtrale commençait déjà à la consumer.
Elle se mit à lire des critiques de spectacles et des portraits d’acteurs dans la presse. Enfin, poussée par l’ennui ou par un instinct, elle fit venir des œuvres de Shakespeare. À partir de ce moment-là, elle fut perdue.

Avec un recueillement religieux, elle l’écouta parler de la scène, de ses triomphes, des représentations, de la passionnante vie d’acteur. Madame Kręska s’exalta et dépeignit les choses avec enthousiasme ; oublieuse des misères de cette vie, elle ne montra à la jeune fille fascinée que des images radieuses. Ayant sorti de sa malle des cahiers jaunis remplis de ses rôles d’autrefois, elle les lut à haute voix et joua devant elle, enflammée par les souvenirs du passé.

Elle trouva finalement ce « quelque chose », son idole, sa raison d’être, son idéal : le théâtre.

Nature violente, elle avala d’une traite Shakespeare tout entier.

Il aurait fallu beaucoup écrire pour relater, ne serait-ce qu’en résumé, la violente dilatation de l’âme, la folle envolée de l’imagination, l’élargissement intérieur qu’elle ressentit après cette lecture. Un essaim d’esprits – mauvais, nobles, immondes, vulgaires, héroïques ou souffrants, mais toujours grands, d’une race qui avait disparu de ce monde sans laisser de trace – l’entoura. Des sons, des paroles, des pensées et des sentiments si puissants traversèrent son esprit qu’elle eut l’impression de porter en elle l’univers entier.

Ayant lu plusieurs fois ces œuvres immortelles, elle se dit qu’elle deviendrait actrice, qu’elle en deviendrait une à tout prix ; ses activités quotidiennes lui parurent tellement vaines, les gens tellement médiocres qu’elle s’étonna de ne pas s’en être aperçu plus tôt.

Elle se sentit artiste ; un éclair fulgurant l’illumina et l’éveilla ; c’était l’art le bien qu’elle espérait et dont elle rêvait depuis si longtemps.

Elle brûla de la fièvre du théâtre et du désir des sensations extraordinaires.

Les hivers lui parurent trop chauds, les neiges trop petites ; les printemps avançaient trop lentement, les automnes étaient trop secs et pas assez brumeux ; dans sa tête à elle, tout cela était cent fois plus puissant. La beauté, elle la voulait sublime, le mal criminel, l’action titanesque.

– C’est trop peu ! Encore ! – s’écriait-elle en automne, lorsque les grands vents faisaient plier bruyamment les hêtres et que les feuilles tombaient par terre comme des flocons de sang rouge, lorsque les pluies torrentielles continuaient des semaines entières, inondant tous les chemins, tous les canaux et tous les ravins, et que les nuits terrifiaient presque à cause de l’obscurité et du combat forcené des éléments.

Il y avait des jours où tout sur le ciel et sur la terre semblait s’être éteint, effacé, confondu ; seuls grisaillaient les poudres des mondes défaits et une grisaille morne, tenaillant l’âme par la tristesse infinie d’une agonie, suintait de partout et imprégnait le monde. Elle s’enfuyait alors dans la forêt, se couchait sur le bord d’un ruisseau ou sur une colline dépouillée de végétation et, exposée à la pluie, au vent cinglant et au froid, se laissait emporter par son imagination et s’envolait dans les mondes des géants ; elle était heureuse à en perdre conscience. Elle faisait rage avec l’ouragan, qui frappait et affrontait les forêts, qui hurlait et gémissait piteusement sous les branches, comme une bête sauvage entravée.

Elle adorait ces jours et ces nuits, elle raffolait de ces pleurs douloureux déchirants de la nature agonisant dans la boue d’automne. En s’imaginant Lear, en cherchant en vain à dominer de sa voix les hurlements de la tempête et les mugissements de la forêt, elle lançait dans un monde embrumé des malédictions tragiques…

Elle vivait alors la vie des âmes shakespeariennes. C’était, pour ainsi dire, une sublime folie de l’esprit. Elle aima d’une violence absolue ces grands héros tragiques d’œuvres dramatiques.

Orłowski savait quelque chose de sa maladie, mais il en riait avec mépris.

– Comédienne ! – lui jetait-il au visage avec une brutalité qui lui était propre.


La comédienne (Komediantka), Władysław Stanisław Reymont, 1896. Traduction en polonais : Monika Szymaniak.