« Les paysans »

« La terre », Ferdynand Ruszczyc, 1898. Peinture.
« La terre », Ferdynand Ruszczyc, 1898.

L’automne, de plus en plus profond, s’installait.

Des jours blafards se traînaient à travers les champs nus, muets, et agonisaient lentement dans les forêts — de plus en plus silencieux, de plus en plus exsangues, pareils à ces saintes hosties éclairées par la flamme expirante de cierges funèbres.

Chaque matin, le jour se levait plus paresseusement, engourdi par le froid et blanchi par le givre, dans le silence douloureux de la terre moribonde ; le soleil, blême et lourd, émergeait des profondeurs couronné de guirlandes de corneilles et de choucas, qui jaillissaient de par-dessus les aurores, volaient au ras des champs et croassaient sourdement, longuement, misérablement… Un vent froid, coupant, les poursuivait, remuait les eaux figées, flétrissait le reste de verdure et arrachait aux peupliers penchés sur les routes leurs dernières feuilles, qui coulaient silencieusement comme des larmes — les larmes sanglantes de l’été mort — et tombaient lourdement par terre.

Chaque matin, les villages se réveillaient plus tardivement : le bétail partait pour le pâturage plus paresseusement, les portes des étables grinçaient plus doucement et les voix, étouffées par la torpeur et le vide des champs, résonnaient plus faiblement — le pouls même de la vie battait plus faiblement, plus timidement ; devant les maisons ou dans les champs, on voyait des gens qui s’arrêtaient subitement et scrutaient longuement l’horizon ténébreux livide ; ou de grosses têtes cornues qui s’élevaient au-dessus de l’herbe jaunie, ruminaient lentement et plongeaient le regard au loin, très loin, un mugissement sourd et lamentable se répercutant dans les champs déserts…

Chaque matin, il faisait plus sombre et plus froid, les vapeurs rampaient plus bas dans les vergers dénudés et les oiseaux arrivaient plus nombreux dans les villages pour chercher refuge dans les granges et les cabanes à foin ; les corneilles perchaient sur les faîtes, s’accrochaient aux arbres nus ou tournoyaient au-dessus de la terre et croassaient sourdement, en chantant le triste chant de l’hiver.

Les après-midis, bien qu’ensoleillés, étaient tellement morts et sourds que les bruits des forêts parvenaient ouatés, comme des chuchotements ; le bouillonnement de la rivière se répandait en sanglots douloureux ; des lambeaux de fils de la Vierge, échappés d’on ne sait où, s’abîmaient dans l’ombre coupante, glaciale des maisons.

Une tristesse agonisante empreignait ces après-midis muets ; un silence de mort planait sur les routes désertes ; une mélancolie profonde, navrante et anxieuse à la fois, guettait dans les vergers dépouillés.

Souvent, toujours plus souvent, le ciel se couvrait de nuages brunâtres, si bien qu’il fallait quitter les champs dès l’heure tiède du goûter à cause de l’obscurité enveloppant la terre…

On finissait les déchaumages ; plus d’un, ayant creusé le dernier sillon la nuit déjà tombée, retournait chez lui en regardant en arrière, disant avec un soupir un adieu à la terre qu’il ne reverrait qu’au printemps suivant.

À l’avant-dîner, de plus en plus souvent, la pluie se mettait à tomber, courte encore, mais glaciale, et continuait jusqu’au crépuscule — un long crépuscule d’automne, dans lequel les fenêtres des maisons flambaient comme des fleurs dorées et les flaques d’eau sur les routes désertes luisaient comme des plaques de verre, la nuit froide, humide cognant aux murs et gémissant dans les vergers.


Les paysans (Chłopi), « L’automne » (tome Ier), Władysław Reymont, 1904-1907. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.