La frontière

Monika Szymaniak » Années 1930

La belle et brève carrière de Zenon Ziembiewicz, terminée de façon aussi grotesque et funeste, apparut maintenant, du fait même de ce dénouement saugrenu, sous un jour entièrement nouveau. Sa silhouette légèrement voûtée, notoirement connue, qui, presque quotidiennement, parcourait les rues de la ville dans une longue décapotable, son visage au profil busqué et à la mâchoire allongée d’ascète, plaisant, voire racé, pour les uns, odieux et jésuite pour les autres, son comportement dans différentes situations, certains de ses propos restés dans les mémoires, tout cela prenait maintenant une tournure bien différente. Continue reading “La frontière”

L’étrangère

Monika Szymaniak » Années 1930

Rose décida de se venger. De la Pologne, où le malheur lui était arrivé, et des hommes. Sa beauté éclatait alors comme des habits princiers ; dans la rue, toutes les têtes se retournaient sur son passage. Elle ne voulut point de jolis damoiseaux ni de vieillards puissants ; elle le voulut lui, Adam, paisible et insignifiant, pour l’écraser sous le poids de sa beauté, lourde comme un immense bloc de pierre. Continue reading “L’étrangère”

Le bois de bouleaux

Monika Szymaniak » Années 1930

Il posa ses mains sur le clavier et les regarda machinalement. Puis, il s’aperçut que ses doigts s’étaient beaucoup amincis, qu’ils étaient en fait extrêmement maigres. Rien que cela lui aurait suffi pour savoir qu’il approchait de sa fin, mais il préféra ne pas s’attarder à cette pensée. Au contraire, il se mit à songer à une longue vie.

Puis, il joua sa chanson hawaïenne préférée, celle que l’on jouait lorsqu’il dansait avec miss Simons. Il se souvenait à merveille de ce moment-là. Mais maintenant, il lui arriva ce qui ne lui arrivait que rarement, et uniquement lorsqu’il écoutait un chant exotique. Il ressentit, avec un frisson profond et froid, l’immensité des choses lesquelles il ne verrait jamais. Continue reading “Le bois de bouleaux”

Août

Monika Szymaniak » Années 1930

En juillet, mon père allait aux eaux, en nous laissant, ma mère, mon frère aîné et moi, livrés en proie à l’étourdissante incandescence des jours d’été. Grisés de lumière, nous fouillions dans le grand livre des vacances, dont chaque page brillait d’un éclat flamboyant et renfermait, cachée tout au fond, sucrée à faire défaillir, la chair des poires dorées. Continue reading “Août”

Nuits et jours

Monika Szymaniak » Années 1930

Eh oui, s’étant mariée sans amour, elle pouvait certainement remercier le ciel de l’avoir épousé lui, Bogumił. Il était sa consolation, son refuge contre les cauchemars ; c’était lui qui l’entourait de l’admiration et de la reconnaissance dont elle avait besoin. Et lorsque, parfois, elle se reprochait d’être une piètre ménagère, il répondait qu’il s’en fichait pas mal. Continue reading “Nuits et jours”

Le carnet de Modelet

Monika Szymaniak » Années 1930

POURQUOI JE M’APPELLE MODELET

Je suis un petit bonhomme en pâte à modeler.

C’est pourquoi je m’appelle Modelet.

J’ai un joli logement : une petite pièce en bois rien que pour moi. Dans la pièce à côté habite une grassouillette gomme blanche, avec un dessin de souris dessus. Tout près de la gomme sont logés quatre becs de plume, affûtés et brillants. De l’autre côté, dans un long couloir, habitent une plume, un crayon et un canif. Au début, je ne savais pas comment s’appelait notre maison. Maintenant je le sais : c’est un plumier. Continue reading “Le carnet de Modelet”