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« La frontière »

« Portrait d’un homme en pull gris », Leopold Gottlieb, 1930. Peinture.
« Portrait d’un homme en pull gris », Leopold Gottlieb, 1930.

La belle et brève carrière de Zenon Ziembiewicz, terminée de façon aussi grotesque et funeste, apparut maintenant, du fait même de ce dénouement saugrenu, sous un jour entièrement nouveau. Sa silhouette légèrement voûtée, notoirement connue, qui, presque quotidiennement, parcourait les rues de la ville dans une longue décapotable, son visage au profil busqué et à la mâchoire allongée d’ascète, plaisant, voire racé, pour les uns, odieux et jésuite pour les autres, son comportement dans différentes situations, certains de ses propos restés dans les mémoires, tout cela prenait maintenant une tournure bien différente.

Rien ne semblait annoncer la catastrophe qui s’était abattue sur la maison des Ziembiewicz comme un pot de géranium tombé d’une fenêtre ouverte sur la tête d’un passant. La situation, au lieu de s’éclaircir, s’en trouva encore obscurcie. Les causes profondes de l’accident n’étaient pas faciles à élucider, d’autant plus que Ziembiewicz avait mené une vie tranquille et bien organisée, n’avait pas cherché l’aventure et, malgré ses idées progressistes et son appartenance politique plutôt désagréable, avait passé, dans la haute société, pour un homme parfaitement respectable.

On meurt à n’importe quel endroit de la vie. Et l’histoire d’un être humain comprise entre sa naissance et sa mort paraît parfois une absurdité. En vérité, qui serait capable de penser à chaque moment écoulé, au cas où celui-ci viendrait figer son dernier geste ? Quelquefois, la mort surprend l’homme en flagrant délit, avant qu’il ne prenne les précautions nécessaires. Le projet de vie le plus logique, la formule la plus rigoureuse utilisée pour le calcul de sa valeur s’écroulent subitement quand se dévoile la dernière inconnue.

Dans le cas de Zenon Ziembiewicz, c’était peut-être juste une objectivation. Tant qu’il avait été là — vu par lui-même, placé au-dedans de sa vie, protégé et justifié en quelque sorte par sa conscience —, les choses se présentaient sans doute différemment. Il avait ses principes, ses raisons et ses motifs d’agir. Même sa relation avec cette jeune fille, jolie sans doute, mais bien commune finalement, avait probablement un sens à ses yeux. Mais tous les facteurs subjectifs, motifs et impératifs, tous les impondérables avaient disparu avec lui. Maintenant, il était vu uniquement de l’extérieur, par cette rue qui le jugeait pour ses actes, pour ses propos publics, qui ne connaissait que les faits. Les choses étaient telles qu’elles paraissaient : un banal scandale, une liaison révélée avec la pupille (ou protégée) de sa femme, une affaire dégoûtante laquelle, faute de décence, de bon sens ou de poigne, il n’avait su régler.

Mise en prison, la fille, une dénommée Justyna Bogutówna, pendant sa dernière visite chez Ziembiewicz, dans son bureau, se serait comportée comme une hystérique, faisant retentir ses cris dans tout le bâtiment. Après l’arrestation, elle s’était tout de suite calmée et avait avoué sa faute, sans toutefois expliquer ses motifs. Toujours sous le coup d’un choc nerveux, elle s’était limitée à répéter que « c’était des morts qui l’avaient envoyée » et, sans la moindre protestation, s’était laissée conduire en prison.

Les journaux locaux, probablement sous influence, n’avaient apporté guère d’éclaircissements. Le labour prétendait que Bogutówna était atteinte de troubles mentaux. Ailleurs, on affirmait qu’elle ne faisait que simuler la folie et devait être placée sous surveillance en hôpital. Certains avaient cherché à utiliser le malheur à des fins partisanes. Un canard avait même traité Bogutówna, Dieu sait pourquoi, de Charlotte Corday d’Armont.


La frontière (Granica), Zofia Nałkowska, 1935. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.