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« La fleur de chou-fleur »

Quatre sœurs Borejko : Gabriela, Ida, Natalia et Patrycja. Illustration de Małgorzata Musierowicz pour « La fleur de chou-fleur » (1981).
Quatre sœurs Borejko : Gabriela, Ida, Natalia et Patrycja. Illustration de Małgorzata Musierowicz pour « La fleur de chou-fleur » (1981).

Le silence tomba dans l’appartement des Borejko.

Les bruits s’éteignaient aussi dehors, lentement mais perceptiblement. Dans les rues, l’obscurité s’épaississait, en prenant des teintes bleu marine. Pas la moindre lueur d’un réverbère ne l’éclairait : fin 1977, début 1978, dans tout le pays, on économisait l’électricité. Dans la pièce où se trouvaient Ida et Gabriela, en revanche, la lumière coulait à flots. Ses murs avaient une couleur verte, rendue méconnaissable sous la patine du temps. C’était une pièce haute et étroite, meublée sans conviction. Elle contenait deux divans-lits, une armoire à trois vantaux, un gros bureau, une table et deux chaises rembourrées, tout cela dans le style inimitable des années 1950, très prisé des connaisseurs. Entassés dans l’ancien quatre-pièces des Borejko, ces meubles occupaient quasiment tout l’espace disponible. Ici, dans l’une des trois pièces d’un logement situé dans un respectable immeuble bourgeois construit en 1914, ils dévoilaient en toute candeur leurs charmes modiques.

Les Borejko avaient emménagé moins de deux mois plus tôt, cédant aux instigations d’une vieille connaissance, Madame Trak, qui, devenue veuve, avait décidé de se trouver un appartement plus petit et plus confortable. Avec leur insouciance habituelle, ils avaient accepté d’échanger leur logement en coopérative contre un vieux logement communal, séduits par l’espoir de payer un loyer plus bas. Sous cet aspect, effectivement, ils y avaient gagné. Mais sous tous les autres, à l’évidence, ils s’étaient fait avoir, leur malchance étant toutefois assez relative, car eux-mêmes ne se croyaient pas du tout victimes. L’appartement était muni de poêles en faïence et chauffé au charbon, qu’il fallait obtenir par la ruse ou par le chantage, stocker à la cave et monter chaque jour dans un seau. Pour les Borejko, pourtant, cet inconvénient n’était qu’une source de consolation et d’émerveillement. Quoi de plus doux, en effet, par un soir glacial d’hiver, que de coller son dos contre un poêle chaud recouvert de beaux carreaux anciens ! Locataires totalement dépourvus du sens des réalités, les Borejko avaient une vision tout aussi déformée du chauffe-eau déglingué (qualifié par eux d’adorable vestige en laiton de l’Art nouveau allemand) qui risquait d’exploser à tout moment dans la salle de bain, des planchers pourris qu’il fallait constamment cirer (c’était si agréable de les entendre craquer sous ses pieds !), des plafonds ornés de stucs et de guirlandes en plâtre, où la poussière s’accumulait de la manière la plus fâcheuse (quel bonheur de se réveiller le matin et de voir une chose pareille au-dessus de sa tête, au lieu d’un plafond en béton armé et de conduits de canalisation !), et cetera, et cetera. Pour couronner le tout, les derniers travaux de rénovation dataient probablement des années 1920.

Cet état de fait ne devait pas changer promptement. Philologue classique et spécialiste en bibliothéconomie, papa Borejko était le dernier homme susceptible de faire fortune. Maman Borejko, qui, ayant mis au monde Natalia, avait quitté son poste d’employée pour se consacrer entièrement aux soins du ménage et à l’éducation de ses filles, fabriquait laborieusement avec sa machine à tricoter des pulls et des bonnets commandés par la coopérative de travail « Aurore », un gagne-pain certes non contraignant, mais fort peu rémunérateur. Heureusement, la famille Borejko était tellement dégoûtée du béton des coopératives d’habitation et des cités résidentielles que le nouvel appartement avait plu à tous, tel qu’il était. Il plaisait d’ailleurs même à des personnes plus pratiques que ses individus fantaisistes. Il suffisait d’y passer une petite demi-heure pour sortir épris du douillet, de l’agrément et du charme indéfinissable émanant de tous les coins et recoins, sans d’ailleurs se rendre compte que tout appartement occupé par cette famille aurait présenté les mêmes caractéristiques et que l’impression de bien-être n’était due ni aux meubles ni aux tapis. C’était douillet, tout simplement, chez ces gens-là – des gens sans richesse, sans aptitude ni ambition à « réussir ». C’est pourquoi les invités des Borejko prolongeaient leurs visites au-delà des heures convenables, certains jusqu’à tard dans la nuit, même si souvent tout ce qu’ils se voyaient servir à manger et à boire était du thé avec des tartines de confiture.

La fleur de chou-fleur (Kwiat kalafiora), Małgorzata Musierowicz, 1981. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.

« La hacherade »

Une photo du film « La hacherade » (« Siekierezada »)

Edward Żentara (Jan Pradera) dans le film « La hacherade » (1985) de Witold Leszczyński

Quelques jours passèrent, comme l’écrivent les romanciers. De cette manière, avec une seule phrase, ils croient régler la question de ces jours-là, question que, quels qu’ils soient, d’ailleurs, ces jours-là – sans couleur, sans contenu, sans amour, à la limite –, il est impossible de régler d’une seule phrase, d’un seul trait, d’un petit geste de la main, d’un mouvement léger et gracieux, comme on prend un chat pour le mettre sur ses genoux. Et moi, qu’est-ce que je fais, moi, sinon la même chose ? Mais, moi, au moins, cette phrase, elle me fait rire : « quelques jours passèrent » ! Je dirais même plus : elle me peine, elle m’outrage terriblement cette phrase-là. Comment ça ? « Quelques jours passèrent », et voilà, un point c’est tout. Comme si de rien n’était. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Ou pour cracher un pépin. Alors que moi… ô toi, Branche de pommier ! ô vous, terribles taillis ! que de fois, pendant ces quelques jours, n’avais-je pas agonisé, n’étais-je pas mort, n’étais-je pas ressuscité ? combien de besogne n’avais-je pas abattue sur l’aire de coupe, combien de sueur n’avait-elle pas coulé sur mon front ? combien de milliers de pensées n’avaient-elles pas traversé ma tête, tantôt en un rai de lumière clair et clément, tantôt en un terrible rai d’ombre sombre et torrentueux, serrant mon front d’un bandeau noir livide, voire trouant, trépanant mon crâne claquant ? que de fois, dis-je, pendant ces quelques jours, n’étais-je pas mort et n’étais-je pas ressuscité ? n’étais-je pas tombé sur les genoux et ne m’étais-je pas relevé de mon tomber sur les genoux ? ne m’étais-je pas envolé vers les domaines du bleu et ne m’étais-je pas enfoncé dans le fond des profondeurs ? ne m’étais-je pas abîmé dans les flots et n’avais-je pas émergé, si bellement, sur la crête de la vague, tel l’écume, tel un sourire vainqueur, pour redescendre et remonter de nouveau, encore et encore…

Quelques jours passèrent. Bref, je l’écris, cette phrase-là, mais si je le fais, je le fais non pas d’un mouvement léger de la main, d’un petit geste sympa, comme on prend un chat pour le mettre sur ses genoux. Je l’écris, cette phrase, ce « quelques jours passèrent », avec une extrême douleur, avec désespoir, car je n’ai pas de force pour les décrire, ces quelques jours-là, avec toute l’exactitude, toute la beauté et toute la terreur qu’ils méritent. Il n’a tout simplement plus de forces, celui qui en fait ici l’aveu. S’il ne vivait que la vie, il en aurait sûrement plus, de la force. Or, la vie, il la vit, oui, mais il vit aussi la mort – et comment ! ô combien il vit la mort ! ; l’éternité aussi, il la vit, l’éternité qui est entre la vie et la mort ; et l’amour aussi, il le vit, l’amour qui est au-dessus de tout ça, l’amour absolu pour toi, il le vit, petite fille, sans savoir du tout d’où lui viennent des forces pour vivre tout ça. Des fois, pourtant, il est fatigué. C’est-à-dire que, fatigué, il l’est toujours, mais des fois il est terriblement fatigué. Tellement fatigué en fait qu’il a l’impression qu’il va y passer. Qu’il va claquer, qu’il n’existe plus, qu’il ne vit plus. Mais non. Il est bien là, envers et contre tout, encore et toujours. Suspendu à la mèche de cheveux qui tombe sur tes yeux, que tu ne repousses pas derrière l’horizon en pente raide de ta petite tête.

La hacherade ou l’hiver des gens de la forêt, Edward Stachura, 1971. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.

« Caro »

„Karolcia”| Maria KrügerTout avait commencé de manière bien ordinaire. C’était toujours pareil, un jour de déménagement. Tout le monde s’était levé beaucoup plus tôt que d’habitude, le petit-déjeuner avait été rapidement expédié, sans que personne veille à ce que Caro boive son lait, et tout de suite après étaient arrivés des hommes en salopettes bleues, qui s’étaient mis à emporter les caisses pleines de livres et d’autres objets ainsi que les meubles. C’est alors qu’on se rendit compte que, d’abord, à l’endroit où avait été placée l’armoire à livres, le mur était beaucoup plus clair qu’ailleurs dans la pièce, puis, que derrière le vieux panier rempli de chutes de tissus et de vieilles robes de maman, des souris s’étaient fait un drôle de petit nid gris, maintenant complètement déserté, et enfin, que dans une fissure dans le plancher, là où s’était trouvé le buffet, bleuissait une perle, ovale comme une graine de haricot.

Comment avait-elle pu atterrir ici ? C’était un mystère, car ni Caro, ni maman, ni tante Agathe n’avaient jamais porté de perles pareilles. Caro voulut absolument sortir la perle de sa fissure, tellement elle lui parut jolie, mais la seconde d’après oublia de le faire ; c’était toujours comme ça, lorsqu’on déménageait : il n’y avait de temps pour rien, tout le monde était pressé – Dieu sait pourquoi ! – et énervé, et ne cessait de répéter « Caro, arrête de nous déranger ! ». Elle s’en souvint seulement au moment de prendre le taxi pour aller au nouvel appartement avec tante Agathe, alors que le taxi les attendait déjà devant la maison.

Dans la cour, sans tenir compte des cris indignés de tante Agathe, elle fit demi-tour et se précipita dans la pièce, maintenant totalement vide, jonchée de papiers déchirés et de paille pour emballer le verre et de poussière. Elle regarda autour d’elle, inquiète, mais aussitôt poussa un soupir de soulagement : la perle bleuissait toujours dans la fissure poussiéreuse du plancher. On pouvait même dire qu’elle brillait d’un éclat d’une étrange beauté. Elle lui sembla encore plus jolie qu’avant. Promptement, Caro se mit à genoux, prit une écharde qu’elle trouva à côté et délogea la perle de sa fissure.

« Caro ! » retentit le cri perçant, désespéré, de tante Agathe.

« J’arrive ! J’arrive ! » répondit Caro en dévalant l’escalier. Elle serrait la perle fort dans sa main, de peur de la perdre. Et bien que tante Agathe fût très fâchée de la voir partir « chercher on ne sait pas quoi », Caro était extrêmement heureuse. Dans sa main serrée, elle sentait l’ovale dur de la perle. « Bon Dieu, dépêche-toi, la gronda tante Agathe.  Nous devons immédiatement aller rue des Fleurs. » « Monsieur, dit-elle au chauffeur de taxi, emmenez-nous au 20 rue des Fleurs ! Le plus rapidement possible ! »

Le chauffeur de taxi se retourna, fit un clin d’œil complice à Caro, vérifia que la portière était bien fermée et répondit allégrement : « Allons-y donc ! ».

 

Karolcia (Caro), Maria Krüger, 1959 ; Siedmioróg, 2016, illustré par Halina Bielińska. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.

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