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« La hacherade »

Une photo du film « La hacherade » (« Siekierezada »)

Edward Żentara (Jan Pradera) dans le film « La hacherade » (1985) de Witold Leszczyński

Quelques jours passèrent, comme l’écrivent les romanciers. De cette manière, avec une seule phrase, ils croient régler la question de ces jours-là, question que, quels qu’ils soient, d’ailleurs, ces jours-là – sans couleur, sans contenu, sans amour, à la limite –, il est impossible de régler d’une seule phrase, d’un seul trait, d’un petit geste de la main, d’un mouvement léger et gracieux, comme on prend un chat pour le mettre sur ses genoux. Et moi, qu’est-ce que je fais, moi, sinon la même chose ? Mais, moi, au moins, cette phrase, elle me fait rire : « quelques jours passèrent » ! Je dirais même plus : elle me peine, elle m’outrage terriblement cette phrase-là. Comment ça ? « Quelques jours passèrent », et voilà, un point c’est tout. Comme si de rien n’était. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Ou pour cracher un pépin. Alors que moi… ô toi, Branche de pommier ! ô vous, terribles taillis ! que de fois, pendant ces quelques jours, n’avais-je pas agonisé, n’étais-je pas mort, n’étais-je pas ressuscité ? combien de besogne n’avais-je pas abattue sur l’aire de coupe, combien de sueur n’avait-elle pas coulé sur mon front ? combien de milliers de pensées n’avaient-elles pas traversé ma tête, tantôt en un rai de lumière clair et clément, tantôt en un terrible rai d’ombre sombre et torrentueux, serrant mon front d’un bandeau noir livide, voire trouant, trépanant mon crâne claquant ? que de fois, dis-je, pendant ces quelques jours, n’étais-je pas mort et n’étais-je pas ressuscité ? n’étais-je pas tombé sur les genoux et ne m’étais-je pas relevé de mon tomber sur les genoux ? ne m’étais-je pas envolé vers les domaines du bleu et ne m’étais-je pas enfoncé dans le fond des profondeurs ? ne m’étais-je pas abîmé dans les flots et n’avais-je pas émergé, si bellement, sur la crête de la vague, tel l’écume, tel un sourire vainqueur, pour redescendre et remonter de nouveau, encore et encore…

Quelques jours passèrent. Bref, je l’écris, cette phrase-là, mais si je le fais, je le fais non pas d’un mouvement léger de la main, d’un petit geste sympa, comme on prend un chat pour le mettre sur ses genoux. Je l’écris, cette phrase, ce « quelques jours passèrent », avec une extrême douleur, avec désespoir, car je n’ai pas de force pour les décrire, ces quelques jours-là, avec toute l’exactitude, toute la beauté et toute la terreur qu’ils méritent. Il n’a tout simplement plus de forces, celui qui en fait ici l’aveu. S’il ne vivait que la vie, il en aurait sûrement plus, de la force. Or, la vie, il la vit, oui, mais il vit aussi la mort – et comment ! ô combien il vit la mort ! ; l’éternité aussi, il la vit, l’éternité qui est entre la vie et la mort ; et l’amour aussi, il le vit, l’amour qui est au-dessus de tout ça, l’amour absolu pour toi, il le vit, petite fille, sans savoir du tout d’où lui viennent des forces pour vivre tout ça. Des fois, pourtant, il est fatigué. C’est-à-dire que, fatigué, il l’est toujours, mais des fois il est terriblement fatigué. Tellement fatigué en fait qu’il a l’impression qu’il va y passer. Qu’il va claquer, qu’il n’existe plus, qu’il ne vit plus. Mais non. Il est bien là, envers et contre tout, encore et toujours. Suspendu à la mèche de cheveux qui tombe sur tes yeux, que tu ne repousses pas derrière l’horizon en pente raide de ta petite tête.

La hacherade ou l’hiver des gens de la forêt, Edward Stachura, 1971. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.

« Nuits et jours »

Photo du film « Nuits et jours » de Jerzy Antczak

Jadwiga Barańska et Jerzy Bińczycki dans le film « Nuits et jours » (1975) de Jerzy Antczak

Eh oui, s’étant mariée sans amour, elle pouvait certainement remercier le ciel de l’avoir épousé lui, Bogumił. Il était sa consolation, son refuge contre les cauchemars ; c’était lui qui l’entourait de l’admiration et de la reconnaissance dont elle avait besoin. Et lorsque, parfois, elle se reprochait d’être une piètre ménagère, il répondait qu’il s’en fichait pas mal.

« Comment ça, tu t’en fiches ? s’étonnait-elle. Je vois bien comme tu es content quand on te sert de bons plats et des boissons ! Tu voudrais sûrement que je sois une meilleure ménagère.

– Bien sûr que j’aime ça, répondait-il. Qui n’aime pas ! Mais je peux aussi bien faire sans. Je pourrais manger chaque jour pareil et dormir par terre. La vodka, je pourrais ne pas y toucher du tout. Je me suis habitué à tout dans la vie et ce genre de chose ne m’importe pas.

– Mais, alors, qu’est-ce qui t’importe dans la vie ? l’interrogeait-elle, se rappelant combien de domaines pourtant dignes d’intérêt le laissaient indifférent.

– Toi, répondait-il invariablement, avec un ton et une expression du visage particuliers, ceux que l’on adopte pour prier des dieux adorés.

– Ce n’est pas vrai, le contredisait-elle, en retenant ses rires et en feignant de se fâcher contre ses douceurs hors saison. Je sais très bien ce qui t’importe à toi, ajoutait-elle. Tes betteraves.

– Mais oui, acquiesçait-il en riant. Mais oui. »

En effet, son travail à la ferme et dans les champs l’absorbait complètement, comme si l’avenir du monde entier était en jeu, et pas seulement la richesse des propriétaires de Krępa ainsi que leur relative prospérité à eux deux. L’année de leur mariage, on avait planté pour la première fois de la betterave sucrière au domaine. C’était le sujet d’innombrables conversations avec Barbara. Au printemps, Bogumił l’avait initié aux subtilités des semailles, du démariage et du buttage. Elle avait même dû aller avec lui aux champs, pour voir à quoi ressemblent les betteraves lorsqu’elles poussent en rangs trop serrés, et comment elles gagnaient à être éclaircies. En automne, lorsqu’on avait commencé à les récolter et à les emporter au « comptoir » sucrier, nouvellement construit au bord de la route, son agitation avait atteint le délire. Il se levait à la pointe du jour pour aller à la balance avec les valets de ferme. Souvent, il s’affairait toute la journée dans les champs, au comptoir ou à la sucrerie sans manger et lorsqu’il passait à la maison, il avalait n’importe quoi à toute vitesse, et, inquiet du mauvais nettoyage des betteraves, demandait :

« Qu’en penses-tu ? Peut-être que si je les payais à l’arpent, ils enlèveraient mieux la terre en les arrachant ? » Puis, il se mettait à la fenêtre et feuilletait hâtivement des livrets, des catalogues et des articles de revues consacrés à cette grande nouveauté dans l’agriculture nationale.

C’était ainsi ; pourtant il disait vrai lorsqu’il déclarait à sa femme : « Il n’y a que toi qui m’importes, rien que toi ».

Toute appauvrie, lacunaire et éloignée des choses de ce monde que son existence paraisse à Barbara, il vivait plus d’une vie ; il en vivait deux et se donnait corps et âme à l’une et à l’autre : il se consacrait tout entier à son amour et à son travail. S’il emmenait Barbara aux champs, lui faisait partager ses peines et projets agricoles et lui demandait « Qu’en penses-tu? », ce n’était pas parce qu’il voulait demander conseil ou se vanter de ses actions, mais parce que tout lui paraissait inachevé et inaccompli tant qu’elle ne l’eut pas vu et entendu. Et si la nuit, haletant, couché à ses côtés et s’endormant, il se réveillait subitement en disant « Écoute, tu sais, j’ai expédié aujourd’hui vingt chariots », c’est à ce moment-là qu’il se rendait compte de la félicité sans bornes qu’il goûtait avec elle, puisque même dans son travail tout lui réussissait.

Ne pouvant pas passer avec Barbara autant de temps qu’il l’aurait souhaité, il savait mettre dans les instants les plus brefs une ardeur qu’un autre aurait été incapable de contenir dans une longue journée d’amour. Lorsqu’il était en retard pour le déjeuner ou pour le dîner, Barbara, qui aimait que tout soit fait à l’heure, s’impatientait et l’attendait sur le seuil, sinon sur la route par laquelle il devait arriver.

« Qu’est-ce que tu fais là ? » demandait-il en s’approchant, et l’entendait répondre : « Je t’attends » ou bien : « Je suis venue te voir arriver. »

Ne pouvant pas le croire, fou de joie, il s’exclamait : « Qu’est-ce que je suis heureux aujourd’hui ! » Plus tard, à la maison, lorsqu’ils s’étaient mis à table, il répétait, l’air malin : « Sais-tu ce qui m’est arrivé aujourd’hui ? Ma bien-aimée est venue au-devant de moi sur la route ! » Quant à elle, elle ne lui reprochait plus d’être en retard.

Tout naturellement donc il n’était pas très exigeant envers elle pour les tâches domestiques. Qu’elle existe au monde lui était largement suffisant.

« Pourvu que je sache que tu es là, disait-il souvent, et que tu ne t’ennuies pas avec moi. »

 

Nuits et jours (Noce i dnie), livre premier « Bogumił et Barbara », Maria Dąbrowska, 1931. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.

Zapisz

« Le carnet de Modelet »

Modelet. Illustration de Zbigniew Rychlicki.

POURQUOI JE M’APPELLE MODELET

Je suis un petit bonhomme en pâte à modeler.
C’est pourquoi je m’appelle Modelet.
J’ai un joli logement : une petite pièce en bois rien que pour moi. Dans la pièce à côté habite une grassouillette gomme blanche, avec un dessin de souris dessus. Tout près de la gomme sont logés quatre becs de plume, affûtés et brillants. De l’autre côté, dans un long couloir, habitent une plume, un crayon et un canif. Au début, je ne savais pas comment s’appelait notre maison. Maintenant je le sais : c’est un plumier.
La maîtresse de notre maison est la petite Toinette.
Une fois, en cours de dessin, je m’étais assis dans la rainure du pupitre aux côtés du crayon. C’est lui qui m’avait dit d’où je venais.
Ça s’était passé comme ça :
Au premier cours, juste après les vacances, on avait fait de la pâte à modeler. L’institutrice en avait distribué, de la rouge et verte, et les enfants en avaient fait tout ce qu’ils voulaient. Paulette avait fait un nid avec des petits œufs dedans. Vincent avait fait des petits champignons. Les garçons assis près de la fenêtre avaient fait des avions. Et Toinette m’avait fait moi : un tout petit bonhomme.
J’ai un grand nez rouge, des oreilles décollées et des culottes vertes. Toute la classe m’avait trouvé très mignon.
Dès que Toinette eut fini mes yeux avec son crayon, je me suis mis à regarder de tous les côtés. Dès qu’elle m’eut collé des oreilles, je me suis mis à écouter ce qui se passait en classe.
C’est ainsi que je vois et entends tout, bien installé dans le plumier à Toinette.

À PROPOS DU CAHIER ROUGE

La plume et le bec de plume n’aiment pas le cours de dessin, car ils doivent rester dans le plumier.
Mais nous – Toinette, le crayon, le canif, la gomme et moi, Modelet – nous l’aimons le plus.
C’est follement gai, le cours de dessin : nous sautons tous du plumier. Le crayon et la gomme volent sur le papier et la gomme efface tout ce que le crayon a dessiné.
Le crayon se casse constamment le nez et le canif – couic, couic ! – doit le lui tailler. Moi, je reste assis dans ma rainure, près de l’encrier, à regarder.
Hier, on a fait des découpages. C’était encore plus amusant.
Des ciseaux brillants et des papiers colorés ont sauté du sac. Toinette coupait et collait des morceaux de papier.
C’était vraiment très joli.
À la fin, il est resté beaucoup de chutes de papier. Je les ai ramassées et assemblées.
J’ai demandé au canif de me les découper.
J’ai demandé au bec de plume de me les trouer.
J’ai demandé au fil de me les coudre.
Ainsi, j’ai un petit cahier, tout comme celui de Toinette.
Mon cahier a des feuilles blanches et une couverture rouge. Il est grand comme un ongle de Toinette. Je l’ai mis dans mon petit chez moi, tout au fond du plumier.
J’ai ramassé les nez cassés du crayon, avec lesquels j’écris dans mon cahier. Je tiens un carnet.
Je décrirai tout ce qui se passe dans notre école.

Plastusiowy pamiętnik (Le carnet de Modelet), Maria Kownacka, 1936 ; Wrocław : Siedmioróg, 2016, illustré par Zbigniew Rychlicki. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.