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« La sécheresse »

„Baśnie Szecherezadka”, Jeremi Przybora, 1966.
« Les contes de Shéhérazadet », Jeremi Przybora, 1966.

Les grandes chaleurs d’été, qu’on ne connaît presque plus aujourd’hui, jouaient jadis un rôle plutôt important dans notre climat. Elles sévissaient habituellement aux mois de juin, de juillet et d’août, même si elles pouvaient tout aussi accabler mai et septembre d’un soleil impitoyable. Quand ces lointaines îles blanches d’un climat disparu me reviennent aujourd’hui en mémoire, des souvenirs colorés m’assaillent comme une nuée d’oiseaux exotiques. Et comme ma mémoire est courte et défaillante, c’est mon imagination, plus puissante et plus sûre, qui leur redonne de l’éclat. Il me suffit parfois de fermer les yeux pour me revoir, au cœur d’une canicule urbaine, à des dizaines d’années d’ici, les pieds enfoncés jusqu’aux chevilles dans l’asphalte ramolli de la rue. Je suis là, debout, au milieu du lit à sec d’un ancien torrent de véhicules, et je regarde autour de moi, en abritant de la main mes prunelles éblouies par le soleil. Aussi loin que porte le regard, ce ne sont que kiosques à sodas taris, caisses à fruits — parfois exotiques — vides, salons de thé pleins de vapeur échappée de samovars chauffés à blanc, tavernes à sec de bière aux seuils desquelles des clients aux panses gigantesques somnolent. À l’entrée d’un immeuble, un concierge à casquette de marin bleu foncé suce avidement le tuyau dont il arrose la rue. En vain. De temps à autre, il en aspire une petite grenouille desséchée, qu’il recrache aussitôt par terre, dégoûté.

Je me traîne vers la rivière asséchée, dont les flaques, telles des orbites béantes, semblent supplier un ciel sans nuage. Des fenêtres des maisons voisines, j’entends sortir des gémissements de robinets ouverts, qu’il n’y a plus besoin de fermer. Assis sur les bancs disposés le long des quais, les lecteurs déshydratés n’arrivent plus à humecter leurs doigts pour tourner les pages de leurs livres. Ils restent ainsi, interrompus au milieu de leur lecture, avec, dans les yeux, le désespoir de ne pouvoir assouvir ni leur curiosité ni leur soif. Je longe un pont aux arches flétries, qui plonge les racines de ses piliers dans le fond aride de la rivière. J’entends déjà rugir les animaux assoiffés du zoo voisin. Je rôde autour de la grille dans l’espoir de tomber sur un chameau. En effet, un groupe d’employés y est en train d’emporter le corps d’un dromadaire mort. Mes lectures instructives de naguère en tête, je cherche le fameux estomac qui sert aux chameaux de réserve d’eau. Je le trouve, effectivement ; l’eau n’est pas mauvaise du tout, mais elle finit trop rapidement. Je continue à errer, pour regagner enfin la rive gauche, avec son dédale de vieilles ruelles. Et voilà que mes yeux se posent sur l’écriteau placé sur la façade d’une maison proprette : « Pour assouvir votre soif convenablement et à prix raisonnable, choisissez la pension de madame Rumianek ». Plein d’espoir, je me précipite d’un pas alerte vers la porte, quand un monsieur fort déshabillé se penche par la fenêtre de cet établissement accueillant et s’écrie d’une petite voix plaintive :

— À boire ! À boire !

— Ça alors !… — me dis-je et j’enfile une autre ruelle qui m’égare dans un labyrinthe inextricable de soifs et de désirs, de canicule et de sécheresse.

Mais comment pourriez-vous comprendre ceci, vous, les jeunes générations de Polonais, nées sous le signe de cette arme moderne infaillible contre la soif qui est la machine à gazéifier l’eau* ?


« La sécheresse » („Susza”), « Les histoires caniculaires » („Opowieści upalne”), Les contes de Shéhérazadet („Baśnie Szecherezadka”), Jeremi Przybora, Czytelnik, 1966. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.


* Les voiturettes de marchands d’eau gazéifiée faisaient partie intégrante du paysage urbain de la Pologne communiste.

« L’étrangère »

« Portrait de madame Błeszyńska », Leopold Gottlieb, 1934.
« Portrait de madame Błeszyńska », Leopold Gottlieb, 1934.

Rose décida de se venger. De la Pologne, où le malheur lui était arrivé, et des hommes. Sa beauté éclatait alors comme des habits princiers ; dans la rue, toutes les têtes se retournaient sur son passage. Elle ne voulut point de jolis damoiseaux ni de vieillards puissants ; elle le voulut lui, Adam, paisible et insignifiant, pour l’écraser sous le poids de sa beauté, lourde comme un immense bloc de pierre. Lui, qui ne pouvait rien lui offrir en échange de ce don cruel — ni la volupté, ni la richesse —, pour ne lui devoir aucune reconnaissance. Elle le voulut lui, un veule étudiant pétersbourgeois, un volume de Darwin sous le bras, une image de la Vierge de Częstochowa dans la poche, avec sa barbe de moujik russe et son cœur vistulien romantique.

Fraîchement diplômé de mathématiques, il venait de rentrer au pays, où sa famille faisait des neuvaines et fondait des messes pour qu’il se contente d’une carrière mineure, ne serait-ce d’un emploi subalterne à la poste, au lieu de retourner dans la Russie orthodoxe. Ses sœurs dénichèrent Rosa. Elles sentaient bien qu’il fallait lui offrir quelque chose en consolation de ses projets ambitieux. On décida de lui donner une épouse extraordinaire. Une belle violoniste, qui éclipserait les haquenées de ses cousins et leurs belles dots.

Rose jouait habilement des prunelles, abaissait ses longs cils, serrait ses hanches dans des princesses en cachemire, puis offrit à Adam sa main vengeresse.

Ils se marièrent à la Notre-Dame de Leszno. Toute enveloppée de tulles blancs, Rose laissa les bonnes bourgeoises, les petites nobles larmoyantes et les oncles barbouillés de tabac embrasser ses joues ambrées d’Azov. Elle baissa la tête et sourit tendrement, lorsqu’ils déclaraient, en bavant de plaisir :

— Sois la bienvenue, noble demoiselle, fille adorable des martyres de la sainte cause polonaise, dans notre famille modeste, mais — que Dieu nous en soit témoin — honnête ! Nous mettons le sort d’Adam entre tes mains. Attache-le à cette terre de misère ! Travaillez et procréez ici !

Les sœurs, suivi du papa maire, s’en allèrent, heureuses, à Nowe Miasto ; un mois plus tard, Rose amenait Adam à Saratov, où l’on cherchait un jeune mathématicien pour un poste vacant dans un gymnase réel.

Ah, elle la tenait bien haute sa tête avec son nez merveilleux — diese, diese… o ja… wunderschöne Nase —, lorsqu’elle se promenait à Saratov ! Elle s’habillait en noir. Ce deuil était l’unique concession qu’elle faisait encore à Michel. Elle se parait d’une longue rotonde à col Marie Stuart et d’un minuscule chapeau à aile de corbeau, rabattu sur le front. Elle portait des robes moulantes à jabot de dentelle et se coiffait en bandeaux très lisses, séparés au milieu par une raie, en laissant juste quelques boucles floconneuses sur la nuque. Ses mains, sans bagues, étaient nerveuses et lourdes. Lorsqu’elle tendait sa main, on avait l’impression de serrer un objet inanimé, mais brûlant.

Deux enfants, engendrés par la nuit la plus noire, naquirent de leur union. Le jour, Adam n’osait pas l’approcher ; elle vaquait dans la maison, en tenue adaptée au moment de la journée, distante, refusant toute forme de familiarité. Chaque mouvement, chaque mot froid était plein de coquetterie. Elle le rendait fou de jalousie, car elle avait la même allure accorte et aguicheuse envers tous les hommes.

La nuit, elle restait couchée immobile. Elle n’allait pas rendre à Adam la possession plus facile. La vision seule de son corps rose et lisse n’était-elle pas un butin sans prix ?

Un jour, Adam rentra à la maison de manière inattendue, deux heures à peine après être sorti au gymnase. Dans le salon, assis au piano, il trouva gospodin Krylenko, président de tribunal de district, Petit-Russe aux yeux couleur de saphir, mélomane connu dans la ville. Rose se tenait près de lui. Son bras prolongé de la main qui tenait l’archet, inerte, pendait entre les plis de sa robe noire, à une distance indécente de la poitrine apoplectique de Krylenko. Rose était toute rayonnante de sa beauté maléfique. C’est alors qu’Adam fit la folie de lever sa canne, de crier d’une voix enrouée par la colère : « Dehors ! Dehors ! » et de montrer la porte au président, en agitant convulsivement son bras. C’est alors aussi que Rose, pour la première fois dans son mariage, fit apparaître en pleine lumière son visage contracté par des sentiments passionnés.

— Idiot ! Idiot ! s’écria-t-elle. Mille fois idiot ! De quoi tu as peur ? Pourquoi tu rages ? Je n’aimerai jamais personne, tout ça, le monde entier, est fermé à jamais pour moi ! Je suis une femme misérable, malheureuse, née au mauvais moment !

Suivirent de longues années de bonne santé, de beauté épanouie, de jupons de soie de perse bruissants, de victoires fréquentes et faciles sur les désirs masculins. Rose prit goût à ce jeu-là : elle faisait souffrir les hommes comme on boit de l’alcool — pour se soutenir.


L’étrangère (Cudzoziemka), Maria Kuncewiczowa, 1936. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.


« La fleur de chou-fleur »

Quatre sœurs Borejko : Gabriela, Ida, Natalia et Patrycja. Illustration de Małgorzata Musierowicz pour « La fleur de chou-fleur » (1981).
Quatre sœurs Borejko : Gabriela, Ida, Natalia et Patrycja. Illustration de Małgorzata Musierowicz pour « La fleur de chou-fleur » (1981).

Le silence tomba dans l’appartement des Borejko.

Les bruits s’éteignaient aussi dehors, lentement mais perceptiblement. Dans les rues, l’obscurité s’épaississait, en prenant des teintes bleu marine. Pas la moindre lueur d’un réverbère ne l’éclairait : fin 1977, début 1978, dans tout le pays, on économisait l’électricité. Dans la pièce où se trouvaient Ida et Gabriela, en revanche, la lumière coulait à flots. Ses murs avaient une couleur verte, rendue méconnaissable sous la patine du temps. C’était une pièce haute et étroite, meublée sans conviction. Elle contenait deux divans-lits, une armoire à trois vantaux, un gros bureau, une table et deux chaises rembourrées, tout cela dans le style inimitable des années 1950, très prisé des connaisseurs. Entassés dans l’ancien quatre-pièces des Borejko, ces meubles occupaient quasiment tout l’espace disponible. Ici, dans l’une des trois pièces d’un logement situé dans un respectable immeuble bourgeois construit en 1914, ils dévoilaient en toute candeur leurs charmes modiques.

Les Borejko avaient emménagé moins de deux mois plus tôt, cédant aux instigations d’une vieille connaissance, Madame Trak, qui, devenue veuve, avait décidé de se trouver un appartement plus petit et plus confortable. Avec leur insouciance habituelle, ils avaient accepté d’échanger leur logement en coopérative contre un vieux logement communal, séduits par l’espoir de payer un loyer plus bas. Sous cet aspect, effectivement, ils y avaient gagné. Mais sous tous les autres, à l’évidence, ils s’étaient fait avoir, leur malchance étant toutefois assez relative, car eux-mêmes ne se croyaient pas du tout victimes. L’appartement était muni de poêles en faïence et chauffé au charbon, qu’il fallait obtenir par la ruse ou par le chantage, stocker à la cave et monter chaque jour dans un seau. Pour les Borejko, pourtant, cet inconvénient n’était qu’une source de consolation et d’émerveillement. Quoi de plus doux, en effet, par un soir glacial d’hiver, que de coller son dos contre un poêle chaud recouvert de beaux carreaux anciens ! Locataires totalement dépourvus du sens des réalités, les Borejko avaient une vision tout aussi déformée du chauffe-eau déglingué (qualifié par eux d’adorable vestige en laiton de l’Art nouveau allemand) qui risquait d’exploser à tout moment dans la salle de bain, des planchers pourris qu’il fallait constamment cirer (c’était si agréable de les entendre craquer sous ses pieds !), des plafonds ornés de stucs et de guirlandes en plâtre, où la poussière s’accumulait de la manière la plus fâcheuse (quel bonheur de se réveiller le matin et de voir une chose pareille au-dessus de sa tête, au lieu d’un plafond en béton armé et de conduits de canalisation !), et cetera, et cetera. Pour couronner le tout, les derniers travaux de rénovation dataient probablement des années 1920.

Cet état de fait ne devait pas changer promptement. Philologue classique et spécialiste en bibliothéconomie, papa Borejko était le dernier homme susceptible de faire fortune. Maman Borejko, qui, ayant mis au monde Natalia, avait quitté son poste d’employée pour se consacrer entièrement aux soins du ménage et à l’éducation de ses filles, fabriquait laborieusement avec sa machine à tricoter des pulls et des bonnets commandés par la coopérative de travail « Aurore », un gagne-pain certes non contraignant, mais fort peu rémunérateur. Heureusement, la famille Borejko était tellement dégoûtée du béton des coopératives d’habitation et des cités résidentielles que le nouvel appartement avait plu à tous, tel qu’il était. Il plaisait d’ailleurs même à des personnes plus pratiques que ses individus fantaisistes. Il suffisait d’y passer une petite demi-heure pour sortir épris du douillet, de l’agrément et du charme indéfinissable émanant de tous les coins et recoins, sans d’ailleurs se rendre compte que tout appartement occupé par cette famille aurait présenté les mêmes caractéristiques et que l’impression de bien-être n’était due ni aux meubles ni aux tapis. C’était douillet, tout simplement, chez ces gens-là – des gens sans richesse, sans aptitude ni ambition à « réussir ». C’est pourquoi les invités des Borejko prolongeaient leurs visites au-delà des heures convenables, certains jusqu’à tard dans la nuit, même si souvent tout ce qu’ils se voyaient servir à manger et à boire était du thé avec des tartines de confiture.

La fleur de chou-fleur (Kwiat kalafiora), Małgorzata Musierowicz, 1981. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.