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« Le bois de bouleaux »

 

« La mort 2 », Jacek Malczewski, 1917.

« La mort 2 », Jacek Malczewski, 1917.

Il posa ses mains sur le clavier et les regarda machinalement. Puis, il s’aperçut que ses doigts s’étaient beaucoup amincis, qu’ils étaient en fait extrêmement maigres. Rien que cela lui aurait suffi pour savoir qu’il approchait de sa fin, mais il préféra ne pas s’attarder à cette pensée. Au contraire, il se mit à songer à une longue vie.

Puis, il joua sa chanson hawaïenne préférée, celle que l’on jouait lorsqu’il dansait avec miss Simons. Il se souvenait à merveille de ce moment-là. Mais maintenant, il lui arriva ce qui ne lui arrivait que rarement, et uniquement lorsqu’il écoutait un chant exotique. Il ressentit, avec un frisson profond et froid, l’immensité des choses lesquelles il ne verrait jamais.

L’étendue des océans verts, froids, les mers pleines de palmiers et d’îles, les terres glacées et brûlantes. Des femmes dans des ports et dans des villages, des hommes, des hommes, des hommes. Toutes ces personnes qu’il aurait pu connaître, aimer, intéresser. Elles n’étaient pas ici, il ne les rencontrerait jamais. Lorsque cela lui arrivait en Suisse, il effaçait au plus vite les images qui s’éveillaient dans son imagination. « J’aurai beaucoup plus dans la vie », se disait-il. Or, maintenant, il savait qu’il n’aurait dans la vie rien de plus que le corps d’une femme très simple, et un déluge de mondes inconnus, impossibles à exprimer, s’abattait sur lui, en le noyant et en l’empêchant de respirer. Combien de tout cela se cachait dans un simple air hawaïen, qu’il tirait d’un vieux piano avec des mouvements sommaires de ses doigts ! Non seulement il ne connaîtrait jamais ces mondes, mais en plus, ce qui rendait le supplice encore plus cruel, il ne pourrait même pas exprimer le frisson qu’ils lui procuraient. Il sentit l’immensité de la nature, l’horreur de ses lois inexorables, sa grandeur et son indifférence. Cette indifférence le fit tressaillir. Il eut froid, malgré la chaleur, ses cheveux se dressèrent ; il mourait à petit feu, et la nature ne ferait rien, rien, rien absolument, pour changer cela, elle le regardait mourir, indifférente. Des milliards d’autres avant lui étaient morts tout aussi jeunes. Il se releva et fit claquer le couvercle du piano. Il s’effraya. Réveillée par sa musique, Ola, pâle, se tenait dans l’encadrement de la porte. Elle était comme hypnotisée.

Il la prit par la main, l’entraîna sur son lit et, rapidement, d’une voix fatiguée, lui parla de nouveau d’une éclipse de Lune dans les montagnes, d’un disque rouge mort suspendu au-dessus des sommets glacés. Du sentiment d’espace qu’inspire l’ombre de la Terre projeté sur la Lune. Des étoiles, qui semblent alors plus grandes, plus enfoncées dans un ciel noir glacé. Du hurlement, dans les montagnes, de chiens qui ont peur. Du bruissement éternel de torrents et de chutes d’eau, qui, indifférents à tout, peu à peu, effritent d’énormes rochers et les emportent dans les vallées. Face au grand jeu des éléments, la vie humaine n’est pas grand-chose.

Ola ne comprit rien et prit peur devant ses propos. Staś répéta nerveusement : « Je sais, tu ne comprends rien, mais ce n’est rien ». Puis, il la laissa seule sur le lit et parcourut la pièce en se cognant contre le piano. La petite, hérissée, se tenait assise, en serrant dans sa main le bras d’une poupée déplumée.

« Cela ne fait rien si tu ne comprends pas, ce n’est pas grave, répéta Staś. C’est que moi, je n’ai personne à qui le dire, et quand je serai en terre, tu te souviendras, quand tu auras grandi, tu te souviendras. Seulement ne te souviens pas la nuit, car tu ne dormirais pas.

Puis, il continua : « Ou peut-être que tu dormiras. Les gens dorment malgré les choses terribles qui les entourent, les arbres, les nuages, les animaux. Mais cela ne leur fait rien, ils dorment… »

 

Le bois de bouleaux (Brzezina), Jarosław Iwaszkiewicz, 1932. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.

« Août »

« Nature morte aux pastèques », Józef Pankiewicz, 1920.

« Nature morte aux pastèques », Józef Pankiewicz, 1920.

En juillet, mon père allait aux eaux, en nous laissant, ma mère, mon frère aîné et moi, livrés en proie à l’étourdissante incandescence des jours d’été. Grisés de lumière, nous fouillions dans le grand livre des vacances, dont chaque page brillait d’un éclat flamboyant et renfermait, cachée tout au fond, sucrée à faire défaillir, la chair des poires dorées.

Les matins lumineux, telle Pomone, Adèle revenait du feu ardent du jour et vidait son panier contenant toutes les beautés multicolores du soleil : des cerises luisantes, regorgeant d’eau sous une peau translucide, des griottes noires mystérieuses, dont la senteur surpassait tout ce qui aurait pu se matérialiser dans la saveur, des abricots, dont la chair dorée cachait l’essence des après-midis sans fin ; puis, à côté de cette poésie pure des fruits, elle étalait des morceaux de viande débordant de sèves puissantes et nourricières, avec leurs claviers de côtes de veau, et des algues de légumes, pareilles à des céphalopodes et à des méduses morts – ces matériaux bruts du déjeuner, au goût encore informe et fade, ces ingrédients végétaux et telluriques du déjeuner, à l’odeur sauvage et champêtre.

Chaque jour, tout le superbe été traversait notre appartement sombre au premier étage d’une maison de la place du marché : le silence des anneaux aériens vibrants, les carreaux de clarté rêvant leurs rêves enflammés sur le plancher ; la mélodie d’un orgue de Barbarie jaillissant de la veine dorée la plus profonde du jour ; deux ou trois mesures d’un refrain joué et rejoué au loin au piano, évanouies de chaleur sur les trottoirs blancs, perdues dans les flammes du jour profond. Après avoir fait le ménage, Adèle tirait les rideaux en toile et plongeait les pièces dans l’ombre. Les couleurs baissaient alors d’une octave et la pièce, emplie d’ombre, comme noyée dans la lumière des profondeurs marines, projetait un reflet encore plus vague sur les miroirs verts, tandis que la grande chaleur du jour s’essoufflait sur les rideaux, qui ondulaient légèrement aux rêveries de l’heure de midi.

Samedi après-midi, j’allais me promener avec ma mère. Nous quittions la pénombre du vestibule pour plonger directement dans le bain du jour ensoleillé. Les passants marchaient dans l’or, les yeux plissés par le soleil ardent, comme collés avec du miel, la lèvre supérieure retroussée, les gencives et les dents découvertes. Ils marchaient dans le jour doré, tous avec cette grimace caniculaire empreinte sur le visage, avec ce même masque imposé par le soleil à ses adorateurs, ce masque d’or d’un ordre solaire ; jeunes et vieux, femmes et enfants, tous déambulaient dans les rues, se croisaient, se saluaient, en se présentant ce masque peint à gros traits d’or sur le visage, en se montrant les dents dans cette grimace bachique, en arborant cet insigne barbare d’un culte païen.

Désertée et jaunie par la chaleur torride, la place du marché, d’où les vents brûlants avaient balayé toute la poussière, ressemblait au désert biblique. Dans le vide de la place jaune poussaient des acacias épineux, bouillonnant de feuillages clairs, de bouquets de filigranes verts, finement entrelacés, pareils aux arbres de vieilles tapisseries. Agitant théâtralement leurs couronnes, ils semblaient affecter le grand vent, pour exhiber, dans des courbures pathétiques, leurs éventails feuillus élégants aux dessous argentés comme des fourrures de renardes nobles. Polies par les vents d’une multitude de jours, les vieilles demeures se teignaient de reflets de la grande atmosphère, d’échos, de réminiscences de couleurs, virevoltant dans les profondeurs du temps diapré. Des générations entières de jours d’été, comme des stucateurs patients ravalant de vieilles façades couvertes du moisi des plâtres, semblaient dégarnir les maisons d’un glacis mensonger, pour faire apparaître peu à peu leur vrai visage – la physionomie des vies et destinées qui les avaient modelées de l’intérieur. Les fenêtres, aveuglées par la réverbération de la place déserte, sommeillaient ; les balcons faisaient au ciel l’aveu de leur néant ; les vestibules ouverts sentaient la fraîcheur et le vin.

« Août » („Sierpień”), Les boutiques de cannelle (Sklepy cynamonowe), Bruno Schulz, 1934. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.

« Nuits et jours »

Photo du film « Nuits et jours » de Jerzy Antczak

Jadwiga Barańska et Jerzy Bińczycki dans le film « Nuits et jours » (1975) de Jerzy Antczak

Eh oui, s’étant mariée sans amour, elle pouvait certainement remercier le ciel de l’avoir épousé lui, Bogumił. Il était sa consolation, son refuge contre les cauchemars ; c’était lui qui l’entourait de l’admiration et de la reconnaissance dont elle avait besoin. Et lorsque, parfois, elle se reprochait d’être une piètre ménagère, il répondait qu’il s’en fichait pas mal.

« Comment ça, tu t’en fiches ? s’étonnait-elle. Je vois bien comme tu es content quand on te sert de bons plats et des boissons ! Tu voudrais sûrement que je sois une meilleure ménagère.

– Bien sûr que j’aime ça, répondait-il. Qui n’aime pas ! Mais je peux aussi bien faire sans. Je pourrais manger chaque jour pareil et dormir par terre. La vodka, je pourrais ne pas y toucher du tout. Je me suis habitué à tout dans la vie et ce genre de chose ne m’importe pas.

– Mais, alors, qu’est-ce qui t’importe dans la vie ? l’interrogeait-elle, se rappelant combien de domaines pourtant dignes d’intérêt le laissaient indifférent.

– Toi, répondait-il invariablement, avec un ton et une expression du visage particuliers, ceux que l’on adopte pour prier des dieux adorés.

– Ce n’est pas vrai, le contredisait-elle, en retenant ses rires et en feignant de se fâcher contre ses douceurs hors saison. Je sais très bien ce qui t’importe à toi, ajoutait-elle. Tes betteraves.

– Mais oui, acquiesçait-il en riant. Mais oui. »

En effet, son travail à la ferme et dans les champs l’absorbait complètement, comme si l’avenir du monde entier était en jeu, et pas seulement la richesse des propriétaires de Krępa ainsi que leur relative prospérité à eux deux. L’année de leur mariage, on avait planté pour la première fois de la betterave sucrière au domaine. C’était le sujet d’innombrables conversations avec Barbara. Au printemps, Bogumił l’avait initié aux subtilités des semailles, du démariage et du buttage. Elle avait même dû aller avec lui aux champs, pour voir à quoi ressemblent les betteraves lorsqu’elles poussent en rangs trop serrés, et comment elles gagnaient à être éclaircies. En automne, lorsqu’on avait commencé à les récolter et à les emporter au « comptoir » sucrier, nouvellement construit au bord de la route, son agitation avait atteint le délire. Il se levait à la pointe du jour pour aller à la balance avec les valets de ferme. Souvent, il s’affairait toute la journée dans les champs, au comptoir ou à la sucrerie sans manger et lorsqu’il passait à la maison, il avalait n’importe quoi à toute vitesse, et, inquiet du mauvais nettoyage des betteraves, demandait :

« Qu’en penses-tu ? Peut-être que si je les payais à l’arpent, ils enlèveraient mieux la terre en les arrachant ? » Puis, il se mettait à la fenêtre et feuilletait hâtivement des livrets, des catalogues et des articles de revues consacrés à cette grande nouveauté dans l’agriculture nationale.

C’était ainsi ; pourtant il disait vrai lorsqu’il déclarait à sa femme : « Il n’y a que toi qui m’importes, rien que toi ».

Toute appauvrie, lacunaire et éloignée des choses de ce monde que son existence paraisse à Barbara, il vivait plus d’une vie ; il en vivait deux et se donnait corps et âme à l’une et à l’autre : il se consacrait tout entier à son amour et à son travail. S’il emmenait Barbara aux champs, lui faisait partager ses peines et projets agricoles et lui demandait « Qu’en penses-tu? », ce n’était pas parce qu’il voulait demander conseil ou se vanter de ses actions, mais parce que tout lui paraissait inachevé et inaccompli tant qu’elle ne l’eut pas vu et entendu. Et si la nuit, haletant, couché à ses côtés et s’endormant, il se réveillait subitement en disant « Écoute, tu sais, j’ai expédié aujourd’hui vingt chariots », c’est à ce moment-là qu’il se rendait compte de la félicité sans bornes qu’il goûtait avec elle, puisque même dans son travail tout lui réussissait.

Ne pouvant pas passer avec Barbara autant de temps qu’il l’aurait souhaité, il savait mettre dans les instants les plus brefs une ardeur qu’un autre aurait été incapable de contenir dans une longue journée d’amour. Lorsqu’il était en retard pour le déjeuner ou pour le dîner, Barbara, qui aimait que tout soit fait à l’heure, s’impatientait et l’attendait sur le seuil, sinon sur la route par laquelle il devait arriver.

« Qu’est-ce que tu fais là ? » demandait-il en s’approchant, et l’entendait répondre : « Je t’attends » ou bien : « Je suis venue te voir arriver. »

Ne pouvant pas le croire, fou de joie, il s’exclamait : « Qu’est-ce que je suis heureux aujourd’hui ! » Plus tard, à la maison, lorsqu’ils s’étaient mis à table, il répétait, l’air malin : « Sais-tu ce qui m’est arrivé aujourd’hui ? Ma bien-aimée est venue au-devant de moi sur la route ! » Quant à elle, elle ne lui reprochait plus d’être en retard.

Tout naturellement donc il n’était pas très exigeant envers elle pour les tâches domestiques. Qu’elle existe au monde lui était largement suffisant.

« Pourvu que je sache que tu es là, disait-il souvent, et que tu ne t’ennuies pas avec moi. »

 

Nuits et jours (Noce i dnie), livre premier « Bogumił et Barbara », Maria Dąbrowska, 1931. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.

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