« La poupée »

Une photo de la série télévisée « La poupée » de Ryszard Ber

Jerzy Kamas (Stanisław Wokulski) dans la série télévisée « La poupée » (1977) de Ryszard Ber

Puis, de nouveau, après avoir expédié en quelques heures les affaires de Suzin, il déambulait dans Paris. Il errait dans des rues inconnues, se noyait dans une foule innombrable et plongeait dans le chaos apparent de choses et d’événements, au fond duquel il découvrait un ordre et un principe sous-jacents. Ou encore, pour se changer les idées, il buvait du cognac, jouait aux cartes ou à la roulette, ou se livrait à la débauche.

Il lui semblait que, dans ce foyer volcanique de la civilisation, quelque chose d’extraordinaire lui arriverait, qu’une nouvelle époque de sa vie s’ouvrirait. Il sentait que des informations et des opinions, jusque-là éparses, convergeaient vers un tout, vers un système philosophique lui expliquant de nombreux mystères du monde et de son existence.

« Qui suis-je ? » s’interrogeait-il parfois, et se forgeait peu à peu une réponse :

« Je suis un potentiel humain perdu. J’avais d’immenses talents et de l’énergie, mais je n’ai rien fait pour la civilisation. Les hommes éminents que je rencontre ici, n’ayant pas la moitié des forces que j’ai, laissent après eux des machines, des édifices, des œuvres d’art, des idées nouvelles. Et moi, que laisserai-je ? Sinon mon magasin, lequel, sans la surveillance de Rzecki, serait aujourd’hui tombé en faillite… Et pourtant, je n’étais pas resté sans rien faire : je m’étais démené comme un beau diable ; or, sauf un hasard favorable, je n’aurais même pas les ressources que j’ai… »

Puis, il se mettait à réfléchir : en quoi avait-il gaspillé ses forces et sa vie ?

En lutte contre un milieu avec lequel il ne cadrait pas. Lorsqu’il avait eu envie d’étudier, il n’avait pas pu le faire, car son pays avait besoin non pas de scientifiques, mais de garçons et de commis de magasin. Lorsqu’il avait voulu servir la société, ne fût-ce qu’en faisant le sacrifice de sa vie, il s’était vu proposer des rêves chimériques au lieu d’un programme, puis reléguer aux oubliettes. Lorsqu’il avait cherché du travail, on ne lui en avait pas donné ; on lui avait plutôt montré le chemin facile d’un mariage d’argent avec une femme plus âgée que lui. Lorsque, finalement, tombé amoureux, il avait souhaité devenir un père de famille légitime, un gardien du foyer domestique, dont la sainteté était prônée par tous, on lui avait opposé une fin de non-recevoir. Maintenant, il ne savait même plus si la femme dont il était fou était tout simplement une coquette pimbêche, ou bien, comme lui, une âme égarée qui n’avait pas su trouver sa voie dans la vie. À en croire ses actes, c’était une fille à marier à la recherche d’un bon parti ; à en croire ses yeux, c’était un ange auquel les conventions humaines avaient brûlé les ailes.

« Si je me contentais d’avoir quelques dizaines de milliers de roubles annuels et des partenaires à mon whist, je serais l’homme le plus heureux de Varsovie, se disait-il. Mais puisque, à part de l’estomac, je possède une âme éprise d’amour et de savoir, je suis voué à y mourir. Certaines espèces d’individus, comme certaines espèces de plantes, ne mûrissent pas sous cette latitude… »

Lalka (La poupée), Bolesław Prus, 1890. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.