Monika Szymaniak

  • facebook
  • googleplus
  • linkedin
  • pinterest
  • twitter

Author Archives: Monika Szymaniak

About Monika Szymaniak

Tłumacz języka francuskiego – Traducteur français-polonais – French to Polish translator

« Nuits et jours »

Photo du film « Nuits et jours » de Jerzy Antczak

Jadwiga Barańska et Jerzy Bińczycki dans le film « Nuits et jours » (1975) de Jerzy Antczak

Eh oui, s’étant mariée sans amour, elle pouvait certainement remercier le ciel de l’avoir épousé lui, Bogumił. Il était sa consolation, son refuge contre les cauchemars ; c’était lui qui l’entourait de l’admiration et de la reconnaissance dont elle avait besoin. Et lorsque, parfois, elle se reprochait d’être une piètre ménagère, il répondait qu’il s’en fichait pas mal.

« Comment ça, tu t’en fiches ? s’étonnait-elle. Je vois bien comme tu es content quand on te sert de bons plats et des boissons ! Tu voudrais sûrement que je sois une meilleure ménagère.

– Bien sûr que j’aime ça, répondait-il. Qui n’aime pas ! Mais je peux aussi bien faire sans. Je pourrais manger chaque jour pareil et dormir par terre. La vodka, je pourrais ne pas y toucher du tout. Je me suis habitué à tout dans la vie et ce genre de chose ne m’importe pas.

– Mais, alors, qu’est-ce qui t’importe dans la vie ? l’interrogeait-elle, se rappelant combien de domaines pourtant dignes d’intérêt le laissaient indifférent.

– Toi, répondait-il invariablement, avec un ton et une expression du visage particuliers, ceux que l’on adopte pour prier des dieux adorés.

– Ce n’est pas vrai, le contredisait-elle, en retenant ses rires et en feignant de se fâcher contre ses douceurs hors saison. Je sais très bien ce qui t’importe à toi, ajoutait-elle. Tes betteraves.

– Mais oui, acquiesçait-il en riant. Mais oui. »

En effet, son travail à la ferme et dans les champs l’absorbait complètement, comme si l’avenir du monde entier était en jeu, et pas seulement la richesse des propriétaires de Krępa ainsi que leur relative prospérité à eux deux. L’année de leur mariage, on avait planté pour la première fois de la betterave sucrière au domaine. C’était le sujet d’innombrables conversations avec Barbara. Au printemps, Bogumił l’avait initié aux subtilités des semailles, du démariage et du buttage. Elle avait même dû aller avec lui aux champs, pour voir à quoi ressemblent les betteraves lorsqu’elles poussent en rangs trop serrés, et comment elles gagnaient à être éclaircies. En automne, lorsqu’on avait commencé à les récolter et à les emporter au « comptoir » sucrier, nouvellement construit au bord de la route, son agitation avait atteint le délire. Il se levait à la pointe du jour pour aller à la balance avec les valets de ferme. Souvent, il s’affairait toute la journée dans les champs, au comptoir ou à la sucrerie sans manger et lorsqu’il passait à la maison, il avalait n’importe quoi à toute vitesse, et, inquiet du mauvais nettoyage des betteraves, demandait :

« Qu’en penses-tu ? Peut-être que si je les payais à l’arpent, ils enlèveraient mieux la terre en les arrachant ? » Puis, il se mettait à la fenêtre et feuilletait hâtivement des livrets, des catalogues et des articles de revues consacrés à cette grande nouveauté dans l’agriculture nationale.

C’était ainsi ; pourtant il disait vrai lorsqu’il déclarait à sa femme : « Il n’y a que toi qui m’importes, rien que toi ».

Toute appauvrie, lacunaire et éloignée des choses de ce monde que son existence paraisse à Barbara, il vivait plus d’une vie ; il en vivait deux et se donnait corps et âme à l’une et à l’autre : il se consacrait tout entier à son amour et à son travail. S’il emmenait Barbara aux champs, lui faisait partager ses peines et projets agricoles et lui demandait « Qu’en penses-tu? », ce n’était pas parce qu’il voulait demander conseil ou se vanter de ses actions, mais parce que tout lui paraissait inachevé et inaccompli tant qu’elle ne l’eut pas vu et entendu. Et si la nuit, haletant, couché à ses côtés et s’endormant, il se réveillait subitement en disant « Écoute, tu sais, j’ai expédié aujourd’hui vingt chariots », c’est à ce moment-là qu’il se rendait compte de la félicité sans bornes qu’il goûtait avec elle, puisque même dans son travail tout lui réussissait.
Ne pouvant pas passer avec Barbara autant de temps qu’il l’aurait souhaité, il savait mettre dans les instants les plus brefs une ardeur qu’un autre aurait été incapable de contenir dans une longue journée d’amour. Lorsqu’il était en retard pour le déjeuner ou pour le dîner, Barbara, qui aimait que tout soit fait à l’heure, s’impatientait et l’attendait sur le seuil, sinon sur la route par laquelle il devait arriver.

« Qu’est-ce que tu fais là ? » demandait-il en s’approchant, et l’entendait répondre : « Je t’attends » ou bien : « Je suis venue te voir arriver. »

Ne pouvant pas le croire, fou de joie, il s’exclamait : « Qu’est-ce que je suis heureux aujourd’hui ! » Plus tard, à la maison, lorsqu’ils s’étaient mis à table, il répétait, l’air malin : « Sais-tu ce qui m’est arrivé aujourd’hui ? Ma bien-aimée est venue au-devant de moi sur la route ! » Quant à elle, elle ne lui reprochait plus d’être en retard.

Tout naturellement donc il n’était pas très exigeant envers elle pour les tâches domestiques. Qu’elle existe au monde lui était largement suffisant.

« Pourvu que je sache que tu es là, disait-il souvent, et que tu ne t’ennuies pas avec moi. »

 

Nuits et jours (Noce i dnie), livre premier « Bogumił et Barbara », Maria Dąbrowska, 1931. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.

Zapisz

« Le carnet de Modelet »

Modelet. Illustration de Zbigniew Rychlicki.

POURQUOI JE M’APPELLE MODELET

Je suis un petit bonhomme en pâte à modeler.
C’est pourquoi je m’appelle Modelet.
J’ai un joli logement : une petite pièce en bois rien que pour moi. Dans la pièce à côté habite une grassouillette gomme blanche, avec un dessin de souris dessus. Tout près de la gomme sont logés quatre becs de plume, affûtés et brillants. De l’autre côté, dans un long couloir, habitent une plume, un crayon et un canif. Au début, je ne savais pas comment s’appelait notre maison. Maintenant je le sais : c’est un plumier.
La maîtresse de notre maison est la petite Toinette.
Une fois, en cours de dessin, je m’étais assis dans la rainure du pupitre aux côtés du crayon. C’est lui qui m’avait dit d’où je venais.
Ça s’était passé comme ça :
Au premier cours, juste après les vacances, on avait fait de la pâte à modeler. L’institutrice en avait distribué, de la rouge et verte, et les enfants en avaient fait tout ce qu’ils voulaient. Paulette avait fait un nid avec des petits œufs dedans. Vincent avait fait des petits champignons. Les garçons assis près de la fenêtre avaient fait des avions. Et Toinette m’avait fait moi : un tout petit bonhomme.
J’ai un grand nez rouge, des oreilles décollées et des culottes vertes. Toute la classe m’avait trouvé très mignon.
Dès que Toinette eut fini mes yeux avec son crayon, je me suis mis à regarder de tous les côtés. Dès qu’elle m’eut collé des oreilles, je me suis mis à écouter ce qui se passait en classe.
C’est ainsi que je vois et entends tout, bien installé dans le plumier à Toinette.

À PROPOS DU CAHIER ROUGE

La plume et le bec de plume n’aiment pas le cours de dessin, car ils doivent rester dans le plumier.
Mais nous – Toinette, le crayon, le canif, la gomme et moi, Modelet – nous l’aimons le plus.
C’est follement gai, le cours de dessin : nous sautons tous du plumier. Le crayon et la gomme volent sur le papier et la gomme efface tout ce que le crayon a dessiné.
Le crayon se casse constamment le nez et le canif – couic, couic ! – doit le lui tailler. Moi, je reste assis dans ma rainure, près de l’encrier, à regarder.
Hier, on a fait des découpages. C’était encore plus amusant.
Des ciseaux brillants et des papiers colorés ont sauté du sac. Toinette coupait et collait des morceaux de papier.
C’était vraiment très joli.
À la fin, il est resté beaucoup de chutes de papier. Je les ai ramassées et assemblées.
J’ai demandé au canif de me les découper.
J’ai demandé au bec de plume de me les trouer.
J’ai demandé au fil de me les coudre.
Ainsi, j’ai un petit cahier, tout comme celui de Toinette.
Mon cahier a des feuilles blanches et une couverture rouge. Il est grand comme un ongle de Toinette. Je l’ai mis dans mon petit chez moi, tout au fond du plumier.
J’ai ramassé les nez cassés du crayon, avec lesquels j’écris dans mon cahier. Je tiens un carnet.
Je décrirai tout ce qui se passe dans notre école.

Plastusiowy pamiętnik (Le carnet de Modelet), Maria Kownacka, 1936 ; Wrocław : Siedmioróg, 2016, illustré par Zbigniew Rychlicki. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.

« Caro »

„Karolcia”| Maria KrügerTout avait commencé de manière bien ordinaire. C’était toujours pareil, un jour de déménagement. Tout le monde s’était levé beaucoup plus tôt que d’habitude, le petit-déjeuner avait été rapidement expédié, sans que personne veille à ce que Caro boive son lait, et tout de suite après étaient arrivés des hommes en salopettes bleues, qui s’étaient mis à emporter les caisses pleines de livres et d’autres objets ainsi que les meubles. C’est alors qu’on se rendit compte que, d’abord, à l’endroit où avait été placée l’armoire à livres, le mur était beaucoup plus clair qu’ailleurs dans la pièce, puis, que derrière le vieux panier rempli de chutes de tissus et de vieilles robes de maman, des souris s’étaient fait un drôle de petit nid gris, maintenant complètement déserté, et enfin, que dans une fissure dans le plancher, là où s’était trouvé le buffet, bleuissait une perle, ovale comme une graine de haricot.

Comment avait-elle pu atterrir ici ? C’était un mystère, car ni Caro, ni maman, ni tante Agathe n’avaient jamais porté de perles pareilles. Caro voulut absolument sortir la perle de sa fissure, tellement elle lui parut jolie, mais la seconde d’après oublia de le faire ; c’était toujours comme ça, lorsqu’on déménageait : il n’y avait de temps pour rien, tout le monde était pressé – Dieu sait pourquoi ! – et énervé, et ne cessait de répéter « Caro, arrête de nous déranger ! ». Elle s’en souvint seulement au moment de prendre le taxi pour aller au nouvel appartement avec tante Agathe, alors que le taxi les attendait déjà devant la maison.

Dans la cour, sans tenir compte des cris indignés de tante Agathe, elle fit demi-tour et se précipita dans la pièce, maintenant totalement vide, jonchée de papiers déchirés et de paille pour emballer le verre et de poussière. Elle regarda autour d’elle, inquiète, mais aussitôt poussa un soupir de soulagement : la perle bleuissait toujours dans la fissure poussiéreuse du plancher. On pouvait même dire qu’elle brillait d’un éclat d’une étrange beauté. Elle lui sembla encore plus jolie qu’avant. Promptement, Caro se mit à genoux, prit une écharde qu’elle trouva à côté et délogea la perle de sa fissure.

« Caro ! » retentit le cri perçant, désespéré, de tante Agathe.

« J’arrive ! J’arrive ! » répondit Caro en dévalant l’escalier. Elle serrait la perle fort dans sa main, de peur de la perdre. Et bien que tante Agathe fût très fâchée de la voir partir « chercher on ne sait pas quoi », Caro était extrêmement heureuse. Dans sa main serrée, elle sentait l’ovale dur de la perle. « Bon Dieu, dépêche-toi, la gronda tante Agathe.  Nous devons immédiatement aller rue des Fleurs. » « Monsieur, dit-elle au chauffeur de taxi, emmenez-nous au 20 rue des Fleurs ! Le plus rapidement possible ! »

Le chauffeur de taxi se retourna, fit un clin d’œil complice à Caro, vérifia que la portière était bien fermée et répondit allégrement : « Allons-y donc ! ».

 

Karolcia (Caro), Maria Krüger, 1959 ; Siedmioróg, 2016, illustré par Halina Bielińska. Traduction du polonais : Monika Szymaniak.

Zapisz

Zapisz

Zapisz

Zapisz